et le fait, cette lutte violente entre le passé et l'avenir, cet attachement tenace à ce qu'on avait connu quand des besoins nouveaux demandaient impérieusement de nouvelles créations, ont beaucoup nui et nuisent encore à la marche régulière, à la prospérité de l'industrie chevaline dans le monde civilisé. C'a été un immense concert de plaintes et de récrimination % sur l'abâtardissement; on s'est lamenté sur l'affaiblissement de races vieillies par le temps, destituées qu'elles étaient de leur utilité d'autrefois par des exigences d'un autre ordre. Mieux eût valu se mettre résolument en face des besoins à satisfaire, poser en termes précis le problème à résoudre, et travailler sciemment, efficacement à poursuivre le but proposé. On ne l'a point fait, on ne sait même pas le faire encore, et de là viennent à coup sûr les plus grandes difficultés de la production et de l'élève du cheval.

Quoi qu'il en soit, les races légères ont été les plus violemment atteintes jusqu'ici par le travail incessant de transformation que nous venons de signaler. Le souvenir est resté longtemps fidèle à celles qui ont disparu; mais tout lasse, tout passe, et voilà qu'on se met bonnement, et sans même s'en apercevoir, à n'y plus penser. En effet, personne ne parle plus ni de la race charollaise, ni de l'inestimable cheval du Morvan; le nom de race navarrine s'est effacé du langage hippique moderne, on dit le cheval des Pyrénées ; les races auvergnate et limousine ont tenu plus longtemps, mais on les oublie à leur tour comme ont été oubliées tant d'autres dont nous ne rappellerons même pas l'appellation. On se croit pourtant encore obligé de mentionner et la race camargue et la lorraine, ces derniers représentants de l'espèce légère d'autrefois, de celle qui nous venait en droite ligne des races orientales. Parlons-en donc aussi puisque leur histoire est instructive, à ce point qu'elle replacera sous nos yeux le passé physiologique de toutes celles qui ont vécu, qu'on a regrettées et que rien ne saurait jamais faire revivre aux mêmes lieux où tout a changé nombre de fois et de fond en comble.

Race camargue. — Avant de se jeter dans la Méditerranée, le Rhône forme un vaste delta et entoure l'île qui retient le nom de Camargue.

La Camargue nourrit, à l'état demi-sauvage, une race équestre que l'on fait descendre de chevaux orientaux ou africains.

S'appuyant sur l'histoire, la tradition voit l'origine du cheval Camargue dans l'introduction de chevaux arabes ou numides, aux environs d'Arles, lorsque, vers l'an 626 de Rome, Flavius Flaccus vint pour occuper le pays. Cette première importation aurait été fortifiée, accrue lors de l'établissement de la colonie de Julia, puis renouvelée à deux reprises différentes pendant le séjour des Sarrasins en Provence, vers 730, et ensuite à l'époque plus récente des croisades.

Tels furent, croit-on, les commencements d'une race qui paraît avoir eu, non pas de la renommée, mais une certaine utilité pratique locale.

Armés pour la cause de la religion contre la puissance de Louis XIV, les camisards avaient pu former leur cavalerie de chevaux nés et élevés en Camargue.

L'opinion qui précède, sur l'origine de cette race, n'est point admise sans conteste. Quelques personnes la croient indigène à l'île, d'où elle est sortie pour se répandre dans les Bouchesdu-Rhône, dans partie des départements du Gard, de l'Hérault, du Var, et arriver jusqu'aux portes de Nice. Loin d'être un héritage direct de la souche arabe, la physionomie orientale et les qualités remarquables du cheval camargue seraient dues aux influences naturelles du climat, du sol et des propriétés alimentaires des plantes; elles ne seraient point acquises, mais innées, et se perpétueraient d'une manière constante, en dépit des causes de dégradation qui, partout ailleurs, altèrent si rapidement les mêmes caractères.

Quoi qu'il en soit, la race camargue se distingue, au physique, par je ne sais quel air étranger, sinon oriental, du moins tartare, cosaque, celui, au surplus, qu'on remarque chez tous les animaux de l'espèce chevaline vivant à l'état sauvage, ce qui prouve que le même traitement, le même régime, les mêmes habitudes, doivent produire, à peu de chose près, les mêmes formes, les mêmes qualités et les mêmes défauts chez le cheval, bien qu'il vive dans des contrées éloignées les unes des autres, et sous des latitudes différentes. Cette observation, vraie à tous égards, appartient à tous les hippologues, et se trouve souvent reproduite dans leurs travaux.

Huzard père fouillait moins avant dans l'histoire pour trouver les premiers fondements de la race camargue. Elle est, ditil, le résultat d'un haras libre établi, en 1755, dans l'île de ce nom, sur un ordre de Louis XV, et il ajoute : Ce haras a fourni des chevaux assez distingués parleurs formes et par leur beauté pour être placés dans l'écurie du roi.

Bourgelat, qui écrivait en 1768, treize ans après la fondation de ce haras, ne mentionne même pas la race camargue. Cet oubli serait inexplicable, si les résultats donnés par ce haras étaient aussi notables, et si la race camargue, par ellemême, avait été d'un mérite aussi élevé.

Du reste, la révolution de 1789 détruisit l'établissement de la Camargue comme tous les autres.

Le tableau des étalons officiels de l'ancienne administration des haras est muet sur le nombre des reproducteurs que devait renfermer la Camargue, lors de la suppression des haras, en 1790. Cela tient, peut-être, à ce que ces animaux apppartenaient au roi lui-même, et vivaient, d'ailleurs, complétement libres dans l'île, à l'état demi-sauvage, condition d'existence commune à tous les chevaux de la tribu.

Quelle était donc la race camargue? quelle a été son utilité? quels services a-t-elle rendus à la consommation générale? quel rôle joue-t-elle encore dans la satisfaction des besoins de l'époque?

Indigène ou importée, la race camargue ne paraît pas avoir eu jamais une grande importance économique. Forcément limitée au milieu restreint hors duquel le cheval camargue s'éloigne plus ou moins de sa propre nature, sa production semble avoir été presque toujours bornée aux besoins mêmes de la localité qui forme tout à la fois son berceau et son siége.

Par exception seulement, le cheval camargue est sorti de sa sphère, de sa spécialité d'emploi. Il naît, vit et meurt dans son île; là s'accomplit toute sa destinée. Produit inculte d'un sol à peu près abandonné à lui-même, il retient toutes les qualités inhérentes à la reproduction libre, à la vie sauvage; mais il en a aussi toutes les imperfections et tous les inconvénients.

Vers la fin du dix-septième siècle, les calvinistes des Cévennes, ligués pour la défense de leur secte, empruntent à la race camargue les moyens de monter leur cavalerie. C'est presque le seul témoignage historique d'une utilité autre que celle des besoins mêmes des habitants de l'île. Pour trouver au cheval camargue une destination différente, plus générale, il faudrait remonter haut dans les temps antérieurs, et arriver à l'époque où « nos preux ne se servaient pas encore de ces grands destriers, qui devinrent indispensables aux douzième, treizième et quatorzième siècles, lorsque cavalier et monture étaient bardés de fer. » (lacroix. )

Cependant, et ainsi que le fait remarquer l'auteur auquel nous venons d'emprunter ce passage, le duc de Newcastle écrivait en 1760, dix à vingt ans avant le soulèvement des camisards, que les gentilshommes des bords de la Méditerranée achetaient, tous les ans, des chevaux barbes de l'âge de deux, trois et quatre ans, à Frontignan, à Marseille, etc., où on les débarquait; qu'ils avaient pour coutume de mettre les nouveaux venus parmi les poulains de leurs haras, et qu'ils les vendaient ensuite indistinctement comme chevaux nés en Afrique, tant la ressemblance physique et morale était frappante entre eux.

Autrefois donc, le cheval camargue a été l'objet d'un certain commerce ; on en retrouve des preuves écrites.

« Quiquéran de Beaujeu, évêque de Sénez, qui a fait son livre intitulé les Fleurs de la Camargue, au commencement de 1600, dit que les métayers faisaient castrer leurs poulains de bonne heure, et qu'ils ne gardaient que les plus belles juments pour fouler les grains. Il assure qu'à cette époque on comptait dans l'île seulement quatre mille juments portières, plus seize mille bœufs; ce qui me paraît extraordinaire, lorsque je compare ces nombres à ceux d'à présent, qui, pour les chevaux, ne vont pas à 1,900 (1), et, pour les bœufs, à 1,000

(1) En 1847, c'est-à-dire au moment même où écrivait M. Lacroix, qui nous fournit cette citation, le sons-préfet du département d'Arles estimait à trois ou quatre mille têtes la population chevaline de l'Ile de la Camargue. Entre cette evaluation et l'autre, la différence est ou du tiers ou de la moitié.

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ou 1,100, en y comprenant, pour les seconds, ceux de la petite Camargue (littoral de la rive droite du petit Rhône) et ceux du Plan du Bourg, territoire situé sur la rive droite du bras principal de ce fleuve... »

Il aurait été fort intéressant de rechercher si cette diminution du nombre des existences animales avait un rapport quelconque avec les chiffres comparés de la population humaine aux mêmes époques.

Quoi qu'il en soit, M. Lacroix pense que les manades nombreuses, c'est-à-dire la grande quantité de haras demi-sauvages que possédait l'île alors, ne devaient pas trouver, dans les travaux du dépiquage, un emploi suffisant, et que le commerce exportait l'excédant des besoins pour le jeter dans la consommation générale. De cette remarque, si elle était fondée, il résulterait que l'exubérance de la production n'aurait été qu'un fait accidentel; il confirmerait ce que nous avons déjà dit, à savoir : — La race camargue n'a jamais tenu une place bien importante dans la production indigène.

Il est hors de doute, pourtant, que cette importance a été plus grande qu'elle ne l'est aujourd'hui. La disparition d'une si grande quantité d'animaux s'explique, d'ailleurs, en partie, dit M. Lacroix, par les errements de ce'temps-ci, bien différents de ceux d'autrefois. En effet, les fermiers actuels de la Camargue proscrivent les femelles et gardent les mâles. Le motif de cette préférence, c'est que les mâles résistent mieux à la misère et à la peine. Les mâles restent entiers, bien entendu ; on ne sait plus ce que c'est, en Camargue, que de les soumettre à la castration. Voici donc les choses bien changées.

Autrefois les gentilshommes s'occupaient du cheval camargue. Pour ne pas le laisser tomber trop bas, ils combattaient les effets de l'abandon, de la vie à peu près sauvage, par l'importation, souvent renouvelée, habituelle même, de reproducteurs barbes, et pour que les mâles indigènes, moins capables, ne pussent nuire à l'action améliorante de l'étalon primitif, on les vouait de bonne heure au bistouri. On faisait mieux encore, on choisissait parmi les juments celles qui montraient le plus d'aptitude pour la bonne reproduction de la famille; seules, les plus belles y étaient employées. C'est par de sem

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