sentiments et par la confiance dont elles avaient fait preuve envers moi ; puis, passant à leur situation à l'égard de leurs familles, je déclarai avec franchise que je serais pour regretter ces services si la suite me montrait que je les eusse rendus à deux jeunes personnes capables de demeurer volontairement dans cette situation à la fois irrégulière selon le monde et coupable devant Dieu. Le baron, m'interrompant alors, marqua une entière conformité d'opinion avec moi sur ce point important, et il m'assura, en confirmation de ce que j'avais appris par la lettre, que le comte était résolu de travailler avant toute chose à faire cesser cette situation, et que c'était là, à côté de l'impatience bien naturelle où il était de revoir son épouse, le principal motif qui l'engageait à renoncer, pour la faire revenir à Hambourg, au projet précédemment formé d'un voyage en Italie.

Ces déclarations me causèrent une agréable satisfaction. Passant ensuite à un autre sujet, je parlai du dépari, en manifestant le regret que madame la baronne ne fût pas présente pour donner son avis et pour faire prévaloir ses convenances. « Par malheur, me dit-il, elle se trouve être un peu indisposée aujourd'hui, sans quoi elle serait déjà venue pour joindre ses remercîmentsaux miens; mais qu'à cela ne tienne, monsieur, l'avis de la baronne c'est de partir mercredi soir, ou encore mieux jeudi de grand matin. Je crois qu'il est plus prudent de prendre dès à présent ce dernier parti, et, dans ce cas-là, nos deux jeunes dames se transporteraient la veille à l'hôtel. » Ce point réglé, je me levai, et après avoir répondu de mon mieux au salut cérémonieux du baron, je sortis de l'hôtel.

Tout en cheminant je rendais grâce à Dieu de ce qu'en amenant ainsi à point nommé la délivrance de mes jeunes protégées, il me délivrait moi-même de sollicitudes qui n'auraient pu que devenir de jour en jour plus cruelles, lorsque, ayant rencontré Miller qui revenait de conduire les meubles à l'entrepôt du roulage, j'appris de lui que tout à l'heure le jeune monsieur avait pris en chaise de poste la route de Paris. «C'est heureux pour moi comme pour vous, ajouta Miller d'un air ouvert qui me fit plaisir, car que sais-je où m'aurait entraîné cette connaissance ! Pardonnez-moi ma faute, monsieur le pasteur, et comptez qu'en voilà pour longtemps. » Cette nouvelle, comme on peut le croire, vint compléter la satisfaction que j'éprouvais déjà en effaçant jusqu'aux derniers vestiges de la crainte que m'inspirait la présence du jeune monsieur à Genève tant que mes deux jeunes dames s'y trouvaient encore. Et comme j'avais continué de cheminer, je les aperçus elles-mêmes qui, en compagnie de mon fils, s'achetaient aussi des chapeaux de voyage dans la même boutique où s'était pourvue la baronne. J'y entrai aussitôt afin de les prévenir de ce qui venait d'être réglé entre le baron et moi au sujet du départ. La nièce des Miller, qui se trouvait présente, demanda à cette occasion si elle devait adresser une note à part pour le paiement de ces deux chapeaux , ou s'il était indifférent qu'elle les portât en compte sur la note de la baronne. « Cela n'est point indifférent du tout, reprit Rosa en riant, car pour l'heure, ma chère Louise ( c'était le nom de cette jeune fille qu'elles avaient vue quelquefois chez les Miller ), tous nos fonds sont encore entre les mains du baron, et nous serions vraiment bien embarrassées de vous payer. » Là-dessus nous sortîmes ensemble de la boutique, et, après que j'eus achevé de rendre compte à ces dames de ma visite au baron , je les laissai poursuivre le cours de leurs emplettes, pour reprendre moimême celui de mes affaires.

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Le lendemain, en me levant, je trouvai sur ma table deux chaînes d'or et un billet ainsi conçu:

« Mon cher monsieur Bernier,

» Les deux chaînes que vous trouverez ci-jointes ont été jusqu'ici entre Gertrude et moi l'emblème de l'amitié qui nous lie; c'est le vœu commun de nos cœurs qu'elles deviennent désormais celui de l'affection reconnaissante qui nous liera jusqu'à notre dernier soupir à vous et à monsieur votre fils. Faites-nous donc la grâce de les accepter à ce titre.

» Rosa et Gertrude. »

Je regrettai que ces dames eussent jugé à propos de nous faire un présent à mon fils et à moi, mais je ne pus qu'être bien touché des témoignages excessifs et toutefois sincères dont elles le faisaient accompagner. Tout aussitôt mou fils se rendit chez elles pour leur marquer, en mon nom et au sien, nos sentiments de gratitude. En y arrivant, il trouva que leurs valises avaient déjà été transportées à l'hôtel, et qu'ellesmêmes , après avoir achevé de régler leurs comptes avec les Miller, s'occupaient de faire quelques petits cadeaux aux enfants , et un legs de bardes à leur mère. Après quoi, prenant congé de leurs hôtes, elles prièrent mou fils de vouloir bien les amener d'abord auprès de moi pour me faire leurs adieux, et d'ajouter à cette grâce celle de les conduire ensuite à la balance.. Tout à l'heure donc je reçus leur visite. Elles étaient, comme il est naturel, remplies de joie et brillantes de gaîté, jusqu'au moment où il fallut nous séparer. Alors leurs larmes coulèrent. Après leur avoir donné mes derniers avis, je les baisai tendrement, et elles sortirent avec mou fils.

Quand elles se furent éloignées, ce fut à mon tourde donner cours à quelque attendrissement. Sans doute, et je m'en aperçois chaque jour davantage, l'âge, la sénilité nous rendent moins maîtres, aux émotions qui se rencontrent, de contenir nos pleurs; mais sans doute aussi les services attachent à ceux à qui on les a rendus; l'adversité, chez ceux qu'elle amende, intéresse a juste titre; l'affection et les caresses de cœurs ingénus sont douces à l'accoutumance, et à toutes ces causes j'éprou~vais ce même vide douloureux qui me visite quand je perds celles de mes ouailles qui m'ont donne à la fois de la besogne et du contentement, de l'inquiétude et un juste espoir. J'ouvris l'Évangile, et, après que je m'y fus fortifié par quelque lecture, j'adressai à Dieu une fervente prière pour qu'il daignât protéger et prendre sous sa garde les deux jeunes amies que je venais de voir bien probablement pour la dernière fois.

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Cependant, vers deux heures après midi, comme j'étais à table avec 111011 fils, la vieille cuira dans la chambre eu disant qu'une jeune fille demandait à me parler: c'était la nièce des Miller. Cette jeune fille venaitme conter qu'étant-allée tout à l'heure porter son mémoire à l'hôtel, le baron, qui se trouvait dans ce moment-là sur le seuil, lui avait dit eu la voyant qu'elle eût à revenir dans la soirée, parce que madame la baronne était sortie; que là-dessus elle s'en retournait sans défiance , lorsqu'en passant devant la poste, elle avait reconnu un garçon de l'hôtel qui y commandait au nom du baron quatre chevaux pour trois heures précises. Je me mis à rire : « C'est pour trois heures du matin! ma chère enfant ; leur projet a toujours été de partir demain au petit jour ! Va, va, ne crains rien, et sois sûre que tu peux faire en toute sécurité un crédit de quelques heures aux personnes à qui je confie ces deux jeunes dames pour uu long voyage. » La nièce de Miller rit alors de sa méprise, et, après qu'elle se fut excusée d'avoir troublé mon dîner, elle se retira.

Dès qu'elle se fut éloignée pourtant, je ne sais quel scrupule me prit dont je fis part à mou fils qui m'avoua l'avoir eu au même instant que moi, en sorte que nous nous levâmes

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