trude de vite remonter en voiture : « Un moment, dit le chef de bureau, laquelle de ces deux dames est la baronne, et laquelle la femme de chambre ? — Ni l'une, ni l'autre, répondis-je. — Alors ayez la bonté, monsieur, de me remettre de nouveau le passe-port, » dit-il en s'adressant au baron, et comme celui-ci ne se pressait pas d'obtempérer à cette invitation : « Un peu vite, » ajouta-t-il. En attendant, mes deux jeunes amies tremblaient de frayeur : « Ne tremblez donc P€\s , leur disais-je bien haut, car s'il y a un coupable ici, mes chères enfants, ce n'est assurément pas vous. » Puis, m'adressant au chef: « Ce passe-port, monsieur, n'at-il pas été visé à Genève pour Bâie? — Oui, monsieur, répondit-il. — Vous l'entendez, Rosa; vous l'entendez, Gertrude; et cependant, ajoutai-je avec indignation, ce même baron qui mentait hier à la nièce des Miller pour la frauder de son salaire, tout à l'heure il mentait devant vous pour vous cacher qu'il va vous livrer à l'infâme qui l'attend à Bâie ! » A ces paroles ouvertement accusatrices, et pendant que le baron, affectant un calme hautain, demandait d'être entendu sur le seul point qui méritât, disait-il, une explication de sa part, à savoir, la mention faite sur son passe-port de la baronne et de sa femme de chambre, Rosa, ayant retiré de son sein la lettre du comte, me conjurait d'en croire avant toute chose à ce gage chéri, et, dans les termes à la vérité les plus respectueux, elle protestait de toute sa force contre les rapports mensongers qui avaient pu me faire douter de la probité, de la véracité et des intentions du baron. MaisGertrude lui opposait mon expérience, la dispari don au moins étrange de la baronne à partir du moment où elles avaient reçu sa première visite, enfin le propos que venait de tenir dans la voiture le baron lui-même, lorsqu'il avait nié qu'il les conduisît à Bâie, en telle sorte qu'à nous voir tous d'avis différents , et tous parlant a la fois, le chef de bureau ne savait pins au monde auquel entendre.

Alors, élevant la voix par dessus tons les autres : « Monsieur le chef, lui dis-je, ce baron prétend qu'il conduit ces dames auprès de l'époux de l'une d'elles, moi je prétends qu'il les conduit, lui ravisseur, auprès d'un mauvais sujet que je connais bien. Je vous somme donc de nous faire arrêter tous les deux afin que la chose soit éclairée, et si vous ne le faites pas, aussitôt de retour à Genève, j'irai vous dénoncera vos supérieurs ! — Ah! vous le prenez sur ce ton, s'écria alors le baron, eh bien, c'est vous que je dénonce, par devant monsieur, et d'un seul coup je vais confondre toutes vos calomnies ! » Là-dessus, fouillant précipitamment parmi les papiers qu'il avait retirés de sa poche : « Ah ! se ravisat-il, il est dans la voiture, »etil sortit pour l'aller chercher. Mais comme nous attendions son retour, un vacarme de coups de fouet se fit entendre, et, étant tous sortis précipitamment, nous vîmes les chevaux lancés au grand galop qui emportaient bien loin déjà le baron, ses folles menaces et ses criminels projets.

XXXII

A ce moment, et comme j'allais rendre grâce à Dieu]de cette délivrance qui avait été si visiblement préparée par sa main et néanmoins si rude à obtenir, la pauvre Rosa, en voyant s'enfuir avec la voiture ses dernières espérances, perdit le sentiment, et, s'étant affaissée sur elle-même, alla tomber inanimée au milieu de la poussière. Aux cris que poussait Gertrude, j'accourus pour la relever, mais, plus agiles que moi, deux gendarmes l'avaient déjà soulevée sur leurs bras pour la transporter dans l'intérieur du bureau, où nous lui prodiguâmes nos soins. Elle était froide, son pouls battait à peine, et, hormis quelques étreintes convulsives qui de loin en loin contractaient ses traits, il semblait qu'elle fût déjà passée dans les bras de la mort. L'épouvante alors, non moins que la pitié, s'empara de moi, pendant que Gertrude se livrait de son côté au délire effrayant d'un désespoir sans larmes. Dans ce moment, un des gendarmes, que j'avais envoyé quérir le médecin du village, me cria du seuil : « II vient. » Effectivement le médecin ne tarda pas à arriver, et, s'étant fait jour au travers de la foule des assistants que cette scène avait attirés dans la chambre, il n'eut pas plus tôt aperçu Rosa qu'il dit : « 1l était temps. » Puis, sans regarder à rien autre, il tira sa lancette d'un nécessaire et lui fit au bras une incision. Le sang parut immédiatement et se mit à couler. Alors le médecin : « C'est bon, mais que tout ce monde se retire et qu'on ouvre les croisées. >> A cet ordre , les assistants sortirent de la chambre, mais pour s'aller grouper devant le seuil et devant les croisées elles-mêmes, d'où le regard embrassait tout l'intérieur du bureau.

Cependant Rosa ne tarda pas à ouvrir les yeux et à les porter de différents côtés sans paraître se rendre compte encore ni de ce qui lui était arrivé, ni de ce qui se passait autour d'elle : seulement, ayant reconnu Gertrude, elle prit sa main pour la presser contre son cœur, et elle parut s'endormir calme et heureuse. Mais ces instants furent courts, et, à mesure qu'elle reprenait connaissance, une vague douleur, l'effroi, la honte , se peignaient à l'envi sur son visage : « Messieurs, disait-elle aux gendarmes, je n'ai rien fait de mal !... Pourquoi tout ce monde? Ah c'estvous, monsieur Bernier!... » Puis, se ressouvenant tout-à-coup de la perte de ses espérances et du sujet de sa douleur, elle poussa un cri perçant et se rejeta en arrière contre les ballots sur lesquels on l'avait entreposée. Pendant qu'avec Gertrude nous cherchions à tempérer la violence de ses transports, les deux braves gendarmes du poste , émus euxmêmes à la vue de tant de douleur, s'étaient empressés d'écarter tous les assistants jusqu'au dernier, et le chef du bureau mettait à notre disposition des cordiaux qu'il était allé se procurer dans une maison de campagne du voisinage. Au bout d'une heure environ, Rosa fut parvenue à maîtriser son désespoir, et, la voyant alors qui pleurait silencieusement, la tête appuyée contre le sein de sou amie, je sortis pour tâcher de me procurer une voiture. « Vous n'en trouverez point, » me dirent les gendarmes. Mais au même moment une calèche s'était arrêtée devant le poste. Il en sortit une dame qui, se doutant à ma mise que j'étais celui dont on lui avait parlé quand on avait été lui emprunter les cordiaux , me dit : « Voici une voiture, monsieur; obligez-moi d'en user pour reconduire a la ville ces pauvres demoiselles , à moins que vous ne jugiez plus prudent de me les confier jusqu'à demain; j'habite ici près et j'ai des lits à leur service. »

Entraîné par un mouvement de gratitude, je pris la main de cette dame que je n'avaisjamais vue auparavant, et, la regardant avec affection : « S'il y a des pervers, dis-je, il y a des bons cœurs, et Dieu en soit loué ! Votre charité, chère dame, va nous être de grand secours et j'accepte avec réjouissance que votre voiture nous reconduise à la ville. Mais entrez, je vous en prie, et que ces pauvres enfants aient eu la douceur d'unir leurs remercîments aux miens. » La bonne dame entra en effet, tout attendrie déjà, et quand elle eut vu ce triste et intéressant spectacle des jeunes amies, l'une si désolée, l'autre si secourable , et toutes les deux , même au milieu de ces ballots, d'une si visible distinction d'attitude et de visage, elle leur prodigua en pleurant toute sorte de caresses de mère, et elle insista pour qu'elles vinssent passer quelques jours à sa maison de campagne. Mais ni Rosa ni Gertrude ne pouvaient en avoir l'envie , tandis que moi-même, après le danger qu'elles venaient de courir, j'entendais bien ne pas les éloigner de ma portée jusqu'au moment où je pourrais les remettre aux mains du comte ou de leurs propres parents. Nous nous excusâmes donc de notre mieux , et, après avoir exprimé nos remercîments à cette dame, au chef du bureau et aux deux gendarmes, nous montâmes en voiture au milieu d'une grande affluence de curieux.

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