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J'étais désormais surabondamment éclairé sur la moralité du baron et sur la nature de sa mission. Deux points seulement, à savoir, la part qu'avait eue dans cette affaire le jeune monsieur, et cette lettre en apparence autographe du comte, demeuraient encore, l'un enveloppé d'ombre, le second caché dans un profond mystère; aussi, quand j'eus terminé mes courses, et sans écouter à la répugnance qui me détournait d'en rien faire, je me rendis à la prison, pour y avoir un entretien avec la fille Marie, et pour tâcher ainsi d'obtenir, soit de ses trahisons, soit de ses imprudences, soit de sa colère, des éclaircissements qui pussent me devenir utiles dans la tâche que j'avais entreprise de préserver de mal Rosa et Gertrude eu attendant qu'elles eussent recouvré la protection du comte ou celle de leurs familles. Comme la fille Marie est de ma paroisse, j'obtins sans difficulté la permission de lui parler, en sorte qu'un gardien se mit aussitôt à ouvrir, puis à refermer sur moi les portes toutes bardées de fer qui séparent d'abord de la rue, ensuite des locaux de l'administration , les quartiers intérieurs de la prison.

Bien que simple prévenue encore, mais en raison de sa profession, l'on avait écroué la fille Marie dans le quartier des femmes de mauvaise vie, et c'est là que je la trouvai en compagnie d'une douzaine de créatures, les unes jeunes, les autres âgées, toutes portant sur leur visage, dans leurs propos, ou dans leurs gestes et leurs attitudes, les livrées repoussantes du vice éhonté. Dès qu'on eut refermé sur moi la porte du préau et qu'elles m'eurent vu ainsi livré à leur discrétion, ces femmes, excitées à cela par la fille Marie, accoururent pour me harceler de railleries, jusqu'à ce qu'une d'elles s'étant écriée : « Faisons-le danser; » elles me saisirent par les deux mains et elles essayèrent de m'entraîner. « Pour ceci, non, mes enfants, leur dis-je en me dégageant, et vous savez bien que j'y réussirais mal. » Alors elles se formèrent en ronde autour de moi, et elles se mirent à tourner avec une croissante vitesse, tout en mêlant des cris glapissants aux plus cyniques éclats de rire. Après quoi elles s'arrêtèrent toutes ruisselantes de sueur; et tout comme si ma présence n'eût pas dû les en empêcher, les unes s'assirent çà et là sur le carreau, les autres uniquement préoccupées du soin de faire circuler l'air sur leurs personnes ôtaient leurs coiffes pour s'en éventer, ou écartaient les châles qui recouvraient leurs poitrines.

Quand je les vis ainsi abattues par la lassitude : « C'est à toi, fille Marie, lui dis-je, que je voulais parler. — Eh bien! parlez, mon cher pasteur, répondit-elle, et convenez que, pour cette fois du moins, Satan a été le plus fort, puisque vous n'avez pas su défendre contre lui ces deux pauvrettes. » Puis, s'adressantà ses compagnes, elle leur fit, en termes trop cyniques pour que j'ose les reproduire, le récit de ce qui s'était passé jusqu'au moment où le baron, maître enfm de Rosa et de Gertrude, avait quitté Genève en chaise de poste. 4 l'ouïe de ces stratagèmes dont l'effronterie de leur compagne avait assuré le succès: « Bravo ! bravo! » s'écrièrent toutes ensemble ces malheureuses, et je vis le moment où, se laissant transporter par ce mouvement d'infernale gloriole, elles allaient recommencer leur ronde et fêter par un redoublement d'impudiques allégresses ce triomphe présumé du vice sur la chasteté.

J'avais été pleinement édifié par ce discours de Marie sur la part principale qu'avait eue le jeune monsieur dans le stratagème du baron-, et, remarquant qu'elle-même croyait que ce stratagème avait immanquablement réussi, je me gardai bien, dans l'intérêt des autres révélations que je me proposais d'obtenir d'elle, de la retirer de cette erreur. « Ainsi donc, Marie, repris-je quand les femmes eurent cessé leurs tumultueuses exclamations, tu ne peux ni ne veux me mettre sur la voie de sauver ces deux enfants? — Pour ceci non, mon cher pasteur, et d'ailleurs il est trop tard. Mais si je pouvais vous livrer le baron lui-même pour que vous le fissiez mettre ici à ma place, ce serait, ma foi, de bien grand cœur! » Puis, s'adressant de nouveau à ses compagnes: « Voici, par exemple, qui n'est plus si plaisant ! Figurez-vous donc un chamarré qui me dit: Tu feras la baronne; va-t-en te parer, je paierai tout. Et puis, quand je lui ai eu livré les deux colombes, le voilà qui déloge sans avoir payé un sou de mes attifements!... Alors, hier, comme j'étais toute belle sur la promenade publique, voici qu'un gendarme me prie de le suivre à mon domicile. Là on me fait ôter mes habits, et l'on m'emprisonne ici à la place de ce ladre, de ce monstre, de ce... » Ici la fille Marie, se livrant à tous les transports d'une rage vengeresse, se mit à accumuler sur la tête du baron les plus ignobles dénominations, puis elle le voua au diable, aux démons, à l'enfer, à la gehenne et enfin, comme à un pis-aller dont elle acceptait le bénéfice en cette occasion, au bon Dieu!

Ici, quelle que fût l'affliction de mon âme, je fis effort pour sourire : « Marie, lui dis-je, tes discours sont insensés. Ce n'est pas à son plus cruel ennemi que d'ordinaire on demande secours et vengeance; aussi, quand on a, comme toi, passé sa vie à offenser Dieu, c'est blasphémer follement

contre lui que d'oser implorer son aide ainsi que lu viens de le faire. Reste à Satan, mon enfant, que tu as en effet servi avec un zèle persévérant; mais Satan est le dieu des méchants pour les perdre et non pas pour les secourir; et t'échappe-t-il de voir que ce baron, qui est plus coupable encore que toi, a, par cela même, plus de droits que toi à ce que le diable l'aime etle protège?... Tu me fais pitié, Marie, vous toutes qui êtes là, frappées d'anathème et volontairement dévouées à la perdition éternelle, votre vue me pénètre de compassion; car, enfin, selon la chair, vous êtes mes sœurs, et l'héritage céleste était assez riche pour que nous y eussions part tous ensemble! Malheureuses! Dieu est là, si patient, qu'au lieu de vous avoir foudroyées, il vous tolère; si bon, qu'il vous tend la main; si miséricordieux, qu'il offre encore à votre repcntancc son pardon gratuit, et tel est le profond aveuglement de vos cœurs dégradés, qu'au lieu de rebrousser en toute hâte vers ce bon père, pour qu'il vous dise, comme Jésus à la femme de mauvaise vie : Allez, et ne péchez plus à l'avenir, vous usez vos restes de force, d'années, de chair déjà atteinte par les lèpres empoisonnées de la débauche, à l'offenser, à l'insulter de plus en plus, à le descendre, autant qu'il est en vous, au rang de complice de vos forfaits et de vengeur de vos ressentiments !» Et comme ce discours avait été écouté de quelques-unes de ces femmes : « Mon Dieu, m'écriai-je en élevant les mains, je t'implore du fond de mon cœur pour que tu daignes te ressouvenir de ces pécheresses, donton peutdireque, livrées depuis si longtemps aux œuvres de ténèbres, elles ne savent plus ce qu'elles font! Aide-les toi-même, car ici la voix de ton ministre n'est d'aucune efficace, à voir leur folie, à sonder leur vermoulure, à gémir sur leur impénitence, à reconnaître enfin que la mort approche pendant qu'elles dansent, et que le sépulcre se creuse pendant que les pourritures du libertinage pénètrent dans leurs moelles et rongent déjà leurs os !... »

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Quand j'eus achevé cette prière, mes regards retombèrent sur les malheureuses qui en étaient l'objet. Une ou deux des plus jeunes essuyaient quelques larmes, mais les autres, en particulier la fille Marie, étaient plus interdites encore que touchées, et à mesure que s'écoulaient les secondes, car la mobilité d'impression devient bientôt pour ces sortes de femmes une seconde nature plus ingrate encore que l'autre au grain de la parole, je voyais à l'expression de leurs visages le vice, l'incrédulité, l'étourdissement, raffermir leur cœur ébranlé, et s'y refaire leur trône sur les ruines de la conscience. Alors, revenant au plus tôt à mon objet: « Puisqu'il n'est plus temps, dis-tu, de sauver ces deux enfants, Marie, donne-moi au moins l'assurance que tu n'as pas trempé dans l'artifice qui seul a déterminé leur confiance et la mienne,dans cette imposture d'une lettre du comte. — Halte-là! repartit-elle, monsieur le bon apôtre. Tout saintement vous cherchez à attraper ici un de ces témoignages que vous m'avez dit vouloir retourner contre moi, mais je vois le piège, et je n'y tomberai pas! » Puis, pour me narguer: « J'en sais long pourtant sur cette lettre, sur ce comte, sur votre petite comtesse de Rosa... mais n'ayez peur que je vous en aille conter des nouvelles! — Ceci te regarde, mon enfant, et puisqu'il me paraît que tu as aidé à falsifier l'écriture d'une pièce qui est encore entre mes mains, je dois trouver naturel que tu ne te dénonces pas toi-même. — Aidé! aidé! s'écria-t-elle alors avec un impétueux mouvement de rage et comme si elle eût été sur le point de tout trahir pour se justifier elle-même, aidé !... » Puis tout-à-coup, éclatant de rire, elle se mit à m'accabler de nouveau de folles railleries et d'ironiques sarcasmes.

Pendant ce temps un guichetier était venu m'ouvrir, et, sorii de cet attristant séjour, je respirai enfin l'air comparativement pur et consolateur de la rue.

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