Une lieue plus loin, nous passons devant les pittoresques ruines du château de Misocco. Ce site est célèbre, nous en donnons le dessin. A un quart d'heure du château est le village du même nom, où nous entrons haletants, affamés, et d'un saut nous sommes à l'auberge. Ici encore il y a une sœur Barbieri, monumentale dans sa rotondité, et bonne femme, nous aimons à le croire; mais elle est mariée au plus fieffé beau diseur, au plus impudent écorcheur que nous ayons encore rencontré. C'est à lui que nous avons affaire.

Ce charmant homme nous accueille délicieusement. Il est tout à tous. Il sympathise avec toutes nos envies, avec tous nos goûts. Il chérit chacune de nos patries ; il approuve chacun de nos projets : * Votre voyage est bien combiné. — La Via Mala ! c'est romantique ; toujours je m'y arrête à cause du sublime ! Annibal y a passé, et Rhœtus aussi, notre fondateur! Ces petits jeunes hommes ont de l'appétit? C'est bien, j'aime bien voir qu'on mange bien. Mangez, mangez, mon ami!... » On ne demanderait pas mieux; mais en même temps qu'il nous entretient si gracieusement, ce drôle nous affame en règle. Un peu de café, mais

pas de lait; des œufs, mais fétides Il poursuit : « Genève! une belle ville,

vraiment! j'y ai été. Vous avez là le lac, et puis du commerce beaucoup. Ville riche, ville plaisante à voir! (Au garçon :) « Ne vois-tu pas qu'il n'y a plus d'eau

là-bas? De l'eau, imbécile! » Excusez, messieurs ça est si bête, que ça

vous laisserait manquer de tout. ... Voilà! voici de l'eau, buvez, mon petit ami. Fait soif dans les voyages, pas vrai?... Belle jeunesse que vous avez là... »

Cependant toute cette jeunesse a les dents longues. On prend patience pourtant; M. Tôpffer surtout,.qui pense que ces gens font comme ils peuvent, à la façon de Barbieri mon ami, et qu'après tout, si la pitance est maigre, la dépense sera minime. Pour s'en assurer, il demande la note. En ce moment, l'hôte disparaît, et nous n'avons plus affaire qu'à ce Samoyède de garçon, qui nous apporte un chiffre scandaleux de trois francs par tête ! « Où est l'hôte ? » Pour toute réponse, le garçon disparaît à son tour, et nous ne voyons plus personne. M. Tôpffer crie, appelle; le Samoyède revient terrifié... « Où est l'hôte? je ne payerai qu'à lui ; conduisez-moi vers lui. » Alors le Samoyède fait circuler M. Tôpffer dans les chambres, dans les cuisines, jusqu'à ce que, rencontrant un manant qui dort à côté d'une bouteille vide, il le réveille en disant : « Le voilà! » et il s'enfuit. Le manant se lève, M. Tôpffer l'envoie promener, et le pauvre diable se rassied sans comprendre comment, ni qui, ni quel, ni pourquoi.

Cependant l'hôte, après avoir dit à son Samoyède : « Tu demanderas tant, et que je n'aie aucun désagrément, ou bien je te rosse! » s'est réfugié sur la grande place, devant l'auberge, où il converse agréablement avec des étrangers réunis sur le baleon d'une maison voisine. Il leur explique les beautés du pays et les charmes de la chose, lorsque arrive M. Tôpffer, qui dit d'une voix retentissante : « Monsieur l'hôte, quand on écorche le monde, il faut savoir écouter les cris de ses victimes. » Décontenancé par cette apostrophe infiniment déplacée, l'hôte se hâte de rentrer dans son antre, invitant M. Tôpffer à l'y suivre, pour s'expli

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quer loin du monde et du bruit, « Non, non, monsieur, lui crie M. Tôpffer, c'est ici, c'est de la place publique, par-devant ces messieurs et ces dames, qu'il

convient de dire que vous nous avez affames pour nous voler ensuite C'est

par-devant ces messieurs et ces dames qu'il convient que vous receviez les trois francs par tête que vous réclamez pour vos œufs gâtés... Je les pose, par-devant ces messieurs et ces dames, sur cette pierre, où vous viendrez les chercher pardevant ces dames et ces messieurs... » Et M. Tôpffer continue de parler haut et franc, à la façon de Simon de Xantua, tandis que l'hôte, l'hôtesse, les Samoyèdes et toute la bande, du fond de leur trou, tâchent de l'apaiser du signe, de la voix, du sourire, et le supplient de finir cette scène si pénible, qui divertit infiniment trop les étrangers sur leur balcon.

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Au delà de Misocco, la route monte beaucoup, et le pays devient de plus eu plus sauvage. On fait par-ci par-là des spéculations plus ou moins fortunées ; une entre autres, où il faut se faire un pont (un pont aux ânes) d'une vieille rigole de moulin. Plusieurs, qui n'ont pas la tête forte, funambulisent à regret, et, parmi eux, le voyageur Harrison, toujours malheureux en spéculations et toujours entraîné à eu faire. Après quelques heures de marche, on atteint au plateau qui forme la base du Saint-Bernardin. Nous y faisons une buvette, et nous apprenons à l'hôte, qui est tout émerveillé de tant d'appétit, que si nous sommes voraces, c'est pour avoir déjeuné chez son confrère de Misocco. Le bonhomme sourit. On voit qu'il est habitué à ne voir venir de ce côté que faims canines et bourses délabrées. Il nous conte que l'on dévalise de temps en temps, et que l'on tue quelquefois, sur le col que nous allons passer, et il nous donne son fils pour nous accompagner jusqu'au sommet. Le temps s'est éclairci, mais le froid est glacial.

S

Nous grimpons en compagnie de deux botanistes silencieux, uniquement attentifs aux herbes. On atteint la région des ambresailles, où plusieurs achèvent de déjeuner, se mêlant à d'innombrables moutons qui déjeunent aussi par là, sous la conduite d'un pâtre sauvage dont la figure et l'accoutrement sont admirables de caractère alpestre. Le ciel s'est découvert, de toutes parts se montrent d'innombrables cimes, les unes d'un bleu pur et sévère, les autres empourprées des rayons du soleil couchant. A notre droite, la pyramide majestueuse du SaintBernardin semble nous écraser de sa menaçante grandeur; vers le sommet toute

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végétation disparaît, on ne voit plus que d'admirables rocs tapissés d'un lichen vert, qui encaissent un lac parsemé d'îles. Ce col est plus sauvage, plus beau que celui du Saint-Gothard. Il n'y a pas d'hospice, mais une petite maison qui est habitée pendant toute l'année.

La descente du côté de la Suisse est charmante, au moins si l'on prend par un sentier qui descend droit sur la sauvage gorge d'interheim. C'est aussi une région d'ambresailles. Toute la pension broute, toutes les lèvres, toutes les mains sont violacées. A gauche, on voit un grand glacier d'où sort un des bras du Rhin ; en face, des pentes vertes, quelques sapins; à droite, au fond de la vallée, deux ou trois cabanes, et auprès la blanche église de ces pauvres montagnards. Taudis que le ciel est radieux encore d'azur et de lumière, nous sommes déjà enveloppés dans une ombre crépusculaire. On compte dix lieues de Lostallo à l'endroit où nous sommes; aussi, volontiers nous arrêterions-nous ici. Mais à Interheim il n'y a pas de ressources suffîsantes ; à Nusenen, une lieue plus loin, on ne nous veut pas : nous poussons donc jusqu'à Splugen, où

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