achèvent leur sommeil interrompu; quelques-uns imaginent de pêcher avec une épingle en guise d'hameçon, et le voyageur Auguste, malgré l'imperfection du procédé, ne laisse pas que d'attraper une perche étourdie.

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Pour M. Tôpffer, il est dans les transes; on aperçoit le bateau à vapeur, et il vient d'apprendre que ce superbe tient le milieu du lac, où, sans arrêter sa course, il se borne à ramasser ce que les petits bateaux lui apportent. Ce lac est perfide ; ces bateaux ne sont pas fameux ; ces bateliers n'ont d'autre habileté que celle de la peur. De plus, les passagers arrivent de toutes parts, et ici, comme sur le lac de Genève, la grande affaire des administrations, c'est d'entasser le plus de monde possible dans le moindre nombre possible d'embarcations. C'est là un de ces moments où un homme qui répond de plusieurs vies éprouve des sueurs froides et se sent la langue blanchir. On peut, direz-vous, ne pas s'embarquer. Ce n'est pas facile lorsqu'on n'est venu que pour cela, lorsque le lac est calme, lorsque tout le monde s'embarque, lorsque s'embarquer paraît chose si simple, et ne s'embarquer pas, chose si peu motivée. On s'embarque donc. Deux coquilles de noix remplies de monde flottent à la rencontre du colosse. Nos touristes ont une peur effroyable, et, à mesure qu'on approche, un silence trèsexpressif est l'expression très-sinistre des préoccupations de la société. On nous jette une corde ; par bonheur, un homme l'attrape qui s'y pend, le bateau pend à cet homme, nos vies pendent à ce bateau, qui, secoué par ces manœuvres et détourné violemment de sa direction, tend de toutes ses forces à se dépendre. C'est encore là un de ces moments où un honorable instituteur volontiers s'irait pendre.

Tout vient à point. Nous voici sur le colosse, et, si peu que la machine ne crève pas, nous arriverons à Lucerne sans encombre. D'ailleurs nous avons passé sous la direction d'un capitaine modèle, d'un de ces amiraux de lac, d'un de ces marins d'eau douce, crânes, hâbleurs, fumeurs, parlant par soixante chevaux, et qui se trouvent avoir eu, en fait d'orages, tempêtes et vitesses, une carrière maritime tout autrement merveilleuse que les marins d'Océan. Cette sorte de capitaines a surgi avec les bateaux à vapeur. Bons enfants, très-courtois, exacts dans leur comptabilité, ce sont là leurs attributs réels et solides; et puis, marins, salamandre, Eugène Sue, tribord et bâbord en diable, ce sont là leurs attributs artistiques, leurs ornements extérieurs, le champ où s'espace leur vanité, et ce besoin de paraître qui est si naturel à l'homme, et à vous aussi, et à moi, mon frère.

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A peine sur le pont, M. Tôpffer intente à ce capitaine des observations critiques sur sa manière de ramasser le monde; le capitaine lui fait trois histoires d'orages

et cinq histoires de manœuvres; après quoi, venant à l'objet, il lui développe le raisonnement suivant : « Il n'y a aucun danger ( c'est la thèse) ; car si le bateau part à l'heure, si la corde est bien lancée, si l'homme du bateau la reçoit, comme c'est son devoir, et si, outre toutes ces causes de sécurité, le lac est calme, que voulez-vous, monsieur, au nom du ciel, que voulez-vous qu'il arrive?... » Pendant que l'amiral fait ce raisonnement, le bateau s'ensable dans la baie de Ueggis... La marche est suspendue, la machine s'impatiente, le mécanicien se fâche, les chauffeurs sortent étonnés de leur fournaise; l'amiral s'en prend à tout le monde, qui s'en prend à lui, et si le bateau ne se désensable pas, si l'amiral perd son temps à gronder le mécanicien, si, pendant qu'on se dispute, personne ne songe à dégager la vapeur, nous allons être lancés bouillis aux nuages, ou rôtis sur le Righi-Culm... C'est encore ici un de ces moments où un instituteur honorable maudit les pistons, déteste la vapeur, et trouve que les dieux eurent bien raison, qui punirent Prométhée pour avoir dérobé et porté aux mortels le feu du ciel. Le bateau se désensable, et en même temps la pluie succède au soleil.

Nous avons frou'é sur le bateau notre ami et camarade Perdonnet, qui voyage

.-_„ en famille, et qui se fait des nôtres pour la journée. Nous y trouvons aussi des Anglaises à grand décorum superfin, gardant un quant à soi musqué et sentimental ; elles daignent pourtant regarder avec curiosité un capucin ; mais au lieu de s'approcher pour mieux voir, on va chercher ce pauvre barbu, qui est mis en spectacle devant les jeunes miss. Pendant qu'elles considèrent touristiquement cette intéressante bête curieuse, voici que M. leur père, un très-gros gentleman, glisse et s'étend par terre, ce qui met fin à la représentation. ^ A Lucerne, nous trouvons place à l'auberge du Cheval-Blanc. Il est de bonne heure. M. Tôpffer donne le programme des divertissements et repas, et chacun s'en va se faire beau comme un astre. Bientôt l'éclatant cortége, sous la conduite d'Alfred de Sonnenberg, qui est en séjour à Lucerne, se rend à la poste pour y chercher des nouvelles du logis. De là il va visiter les ponts, puis le lion et son vétéran, toujours le même et toujours tendant la main; bon homme pourtant, complaisant, et que la vue de cette jeunesse ragaillardit, comme c'est l'ordinaire chez les vieillards en qui le cœur bat encore. Il nous ajuste une échelle contre le rocher; Bryan y grimpe, et les plus incrédules sout amenés à reconnaître que Bryan, leur grand et gros camarade, tiendrait tout entier dans la patte du colosse.

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Après cette visite, on procède aux emplettes. Plusieurs chapeaux ont fini leur temps; quelques souliers n'ont plus d'avenir; certain se pourvoit de tabac. Mais un instinct infaillible dit que le dîner doit être prêt, et tout à coup nous voici tous autour de la table. C'est alors que des Anglais, qui sont à une table voisine, font dire que nos Anglais aient à se rendre auprès d'eux, et qu'on leur fait répondre que notre adresse c'est autour de la soupe. L'un de ces personnages, rencontrant Régnier, qui est de grande taille et favorisé, lui dit plus tard : « Avez-vous, monsieur, des Anglais parmi vos élèves? — Non, n dit Régnier, et il dit vrai, puisqu'il n'a point d'élèves.

Pendant que nous sommes à table, un orage éclate ; le tonnerre gronde, et la pluie tombe par torrents. C'est une sensation charmante pour des voyageurs de notre sorte, qui comparent les délices de leur situation présente avec les horreurs de ce déluge qui leur est épargné. Au dessert, les numismates sortent leurs liards, et la blanche nappe se couvre de batzen crasseux. Verret classe et reclasse. M. Tôpffer est assailli de demandes de fonds : on dirait la banque d'Amsterdam. Sur ce, bonsoir; et sommeil général.

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Au réveil, il se trouve que la pluie tombe toujours par torrents, en sorte que nous prenons le parti de n'en prendre aucun, jusqu'à ce que le baromètre soit revenu à des procédés meilleurs. Vers dix heures, il paraît s'amender; le signal du départ est donné, et nous nous acheminons vers Winkel pour nous y embarquer. Alfred de Sonnenberg nous fait ici la conduite, et Verret se ficelle le mollet, à cause des indocilités de sa jarretière qui lui tombe sans cesse sur le cou-depicd comme un anneau.

Winkel est un délicieux petit golfe où sont quelques bateaux abrités sous les noyers de la rive. M. Tôpffer en frète deux, et le temps paraissant calme, on cingle vers le golfe d'Alpnach dans l'Underwald. Mais voici qu'entrés dans ce golfe, nous y trouvons des vagues qui grossissent incessamment sous le souffle d'une brise très-fraîche; heureusement ce vent nous est directement favorable. Nos bateliers hissent les voiles et croisent les bras; les deux esquifs, quoique bien remplis, rasent légèrement le dos des vagues, et au bout de quelques instants ils nous ont déposés sur la plage d'Alpnach. Ces instants ont paru longs h M. Tôpffer, éditeur responsable, et à Harrison et Blanchard, navigateurs affadis par le balancement poétique de l'embarcation.

Rien de plus frais, de plus paisible, de plus helvétique, que tout ce vallon d'Underuald, surtout dans ce moment, où un beau soleil, succédant à la pluie, dore les rochers et fait resplendir les pelouses. A peine rencontrons-nous quelques naturels, même dans les villages, même dans la capitale, où nous ne trouvons à acheter que du pain et des prunes ; ce sont les seules friandises mises en vente dans les deux seules boutiques de l'unique rue.

Comme nous passons devant une chaumière, les sons d'une guitare frappent notre oreille. C'est un gros homme en blouse qui accorde son instrument. M. Tôpffer le prie de nous chanter quelque air. « Pas moi, dit-il, mais ma servante, si vous ne lui faites pas trop peur. » Toute la caravane s'étend sur le gazon, et bientôt paraît une jeune fille extrêmement timide qui s'assied devant le seuil, et qui chante pour obéir à son maître, bien plus que pour complaire à l'illustre société.

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