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A trois heures du matin, de petites pierres laucées du dehors contre les vitres réveillent les voyageurs. C'est M. le pasteur B. qui, par ce moyen ingénieux, résout le problème des trois corps. Vous avez trois maisons inconnues où dorment, dans des lits inconnus, des voyageurs connus, et vous voulez réveiller ces messieurs!... Eh bien! au lieu de procéder par X et Y, vous prenez de petits cailloux que vous lancez contre toutes les fenêtres de toutes les maisons de toute la ville. Ainsi fait M. B. avec un succès qui s'étend des connus aux inconnus.

Le fils Pellet a employé une partie de la nuit à nous chercher des chevaux, mais il n'a réussi qu'à moitié. Devant la porte est une grand'mère jument, haute de six pieds, menée par un guide grand-père. Comme nous allons partir pour le désert, ou emballe des provisions : les unes, sous forme de déjeuner, sont immédiatement mises en sûreté; les autres, espoir de la patrie, sont emballées dans un grand sac, et l'on part pour Sixt, où l'on compte pouvoir compléter les équipages. Effectivement, à Sixt, deux guides et un mulet entrent dans la caravane.

Le fils Pellet nous a accompagnés jusque-là, en se chargeant de porter luimême l'un de nos plus gros havre-sacs, celui du chef, le seul sac de la troupe qui soit en ménage et contienne charge double. M. Tôpffer veut reconnaître en partie des services que les usages reçus n'autorisent pas à supposer tout à fait désintéressés. Mais, dans l'espèce, M. Tôpffcr se trompe : « Je vous remercie,

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lui dit le fils Pellet, car j'accepte... mais pour notre domestique qui portera vos vivres. Là-haut vous lui donnerez cela de plus ; il l'aura mieux gagné que moi. » J'ai oublié plus haut de compter, parmi les plaisirs du voyage, celui de rencontrer des gens faits ainsi. C'en est un grand pourtant, et moins rare peut-être qu'on ne suppose communément.

En effet, les aubergistes sont un peu ce que les fait le voyageur. Vous arrivez fier, exigeant, rogue, mettant entre vous et votre hôte l'immense distance qui sépare le riche gentleman du misérable salarié ; voilà la nature du contrat établie par vous-même : on vous sert de son mieux, avec empressement, avec respect; service, empressement, respect, se retrouvent sur la note, que vous trouverez chère et que vous payerez avec humeur. Vous arrivez bonhomme, bienveillant, sans exigence ni fracas; vous traitez votre hôte en homme dont les égards, la bonne grâce vous sont personnellement agréables, dont les respects ont leur mérite, mais ne s'achètent pas; il vous les donne sans vous les vendre; votre note, déchargée de tous faux frais, se trouve être équitable, et vous la payez avec plaisir. On rencontre des gens qui disent du mal de toutes les auberges ; ce sont gens dont avec plus de justice toutes les auberges pourraient dire du mal.

Tous nos préparatifs achevés, nous nous mettons en devoir de passer le col d'Anterne. C'est une journée qui va compter dans nos annales, et pour la seconde fois; M. Tôpffer a décrit quelque part ' ce qui lui advint la première. Surpris par une tourmente, on le fit passer par une route abrupte et inusitée; de Servez à Sixt il mit six heures, que l'émotion, la crainte, le plaisir, firent voler avec rapidité. Aujourd'hui, point de tourmente; mais, en suivant tous les contours de la route ordinaire , nous serons surpris de lui trouver neuf heures au lieu de six annoncées par le chef.

De Sixt on ne voit pas le col d'Anterne, mais seulement la magnifique pointe de Sales, au pied de laquelle il s'ouvre. Cette sommité fait partie de l'immense paroi des Fia, dont elle termine une des extrémités, comme l'aiguille de Warens termine l'autre.

De loin, ces rocs verticaux se présentent comme une majestueuse muraille; vus de plus près, ils se dessinent en contre-forts, en tourelles, en dents aiguës, en pyramides augustes, qui, comme la pointe de Sales, tantôt réfléchissent au plus haut des airs les radieuses sérénités du ciel, tantôt percent la nue, agacent la foudre et bravent la tempête. Dès qu'on a commencé I Dans Ies Nnnvelles cjenevoises. Voir Ceiie intilulee le Col dinterne.

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à monter, on les perd de vue, pour ne les retrouver qu'au sortir des bois et des pâturages qui couvrent le pied de la montagne. Bryan regrette qu'ils disparaissent ainsi, car, dans chaque trou de ces rochers, il suppose des nids d'aigle par centaines. Mais, pour se consoler, il lance des pierres aux nuages où il aperçoit des oiseaux qui planent, et consume dans cet exercice un excédant de vigueur dont plusieurs sauraient bien que faire. Nos porteurs transpirent à fil, et la grand'mère jument jette le feu par les naseaux.

Après une marche de quatre heures, on arrive sur un premier plateau où l'on découvre un lac, et, non loin, les chalets d'Anterne. Nous y faisons une halte, au milieu de pâtres avides et de montagnards mendiants. La grand'mère jument et le guide grand-père refusent d'aller plus loin. Autant en fait l'autre mulet, et, ce qui est bien plus sérieux, autant en veut faire le domestique porteur, qui se met à arguer de ce qu'un homme ne peut faire ce qu'une bête de somme ne fait pas. L'argument est de toute justesse; néanmoins M. Tôpffer, au moyen d'une quantité de sophismes détestables, parvient à convaincre le pauvre porteur, qui se remet en marche.

De cet endroit, M. Tôpffer fait voir à ses compagnons, au pied des Fiz, la route par laquelle Félizar le fit passer, lui et sa troupe, en 1830. C'est un couloir tout rempli de rocs éboulés que la neige recouvrait alors, et où, sans la neige, il serait impossible de marcher. Il comprend encore mieux que, par le sentier battu, lui et sa troupe, exposés pendant plusieurs heures aux fureurs de

f. _^ ._ l'orage, n'eussent peut-être vu ni Sixt ni

leurs foyers, et il admire de nouveau la sagacité et la prompte résolution de Félizar. Mais, à propos de Félizar, quel mécompte et quel chagrin ! Le père de cet homme est mort, et le bruit court dans le pays que les mauvais traitements de son fils ont abrégé ses jours ! Félizar, effrayé par ces rumeurs, et peut-être conseillé par ses remords, a quitté la contrée, et l'on ignore le lieu de sa retraite.

Des chalets au col il y a encore beaucoup à monter au milieu d'une contrée de plus en plus alpestre et sauvage. D'arbres, il n'en est plus question dès longtemps; les pâturages même font place aux arides rocailles; bientôt nous atteignons aux neiges, puis à une croix d'où l'avant-garde fait des signaux. C'est le col. De cette hauteur l'on découvre soudainement un de ces spectacles qui payent de toutes les fatigues. Par-dessus les dentelures du Grenairon, c'est le lluet qui étale son dôme argenté; et par-dessus les chaudes cimes

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