La Compagnie déclara par lettre, le lendemain, qu'en « demeurant inviolablement attachée aux principes que la Note contient, elle désavoue toute interprétation qui la chargerait d'imputations téméraires et injustes, contre qui que ce soit; que ce désaveu se trouve déjà d'une manière formelle à la page 3*... qu'une inconséquence manifeste est le seul tort dont elle les charge, etc. (1). »

Notons encore, à ce sujet, un incident qui survint, quelques semaines plus tard, au Conseil législatif, lors de la discussion de la loi d'admission des étrangers, et qui prouve avec quelle lenteur s'accomplissent les progrès les plus légitimes.

La Commission proposait de mettre dans la loi « que ceux-là seraient reconnus de la Religion réformée qui auraient été baptisés dans une Eglise réformée et admis à la communion, » Gasc proposa et fit agréer presque sans discussion un amendement en vertu duquel « ceux-là seraient reconnus de la Religion protestante, qui l'auraient admise pour la leur devant les syndics. » C'était devancer les temps d'un demi-siècle. Cette largeur d'esprit fut trouvée excessive : on s'inquiéta des conséquences de l'article adopté; on crut voir l'ennemi se glisser dans la place par cette porte entr'ouverte. Quelques membres qui étaient absents au premier débat firent recommencer la délibération; et l'assemblée, revenant sur son vote, adopta définitivement l'avis de la commission, avec quelques légers changements.

Anspach était allé bien plus loin que Gasc sous ce rapport, en 1793. Il avait demandé que la liberté des cultes fut admise à Genève, et que l'on reçût indifféremment au nombre des citoyens des hommes de toutes les religions. Il en fit la motion au club fraternel, mais elle fut rejetée (2).

(1) La réponse est du 5t Archives de la O.

(2) I, Cornuaud, VIII, 246. Cornuaud appelle cette motion « extrava

Au milieu de ces discussions secondaires qui divisaient les Genevois, le gouvernement français poursuivait invariablement, au travers de ses diverses transformations, son œuvre d'annexion ou de conquête. Nous éprouvons quelque humiliation, comme Français, à constater les vexations de tout genre, les hypocrisies, les manœuvres perfides, les mensonges de la grande république à cet égard. C'est une page honteuse de son histoire : nous ne devons pas la supprimer.

Avant tout, il fallait écarter le ministre genevois dont la vigilance importune découvrait les complots tramés contre sa patrie et pouvait les faire avorter. Reybaz avait averti le Conseil, en effet (lettre du 22 mai 1796), que d'après une conversation qu'il avait eue avec le ministre des relations extérieures, Charles Delacroix, le jour même où fut signé le traité de paix de la République française avec le roi de Sardaigne, il ne fallait pas se faire illusion sur les intentions du Directoire. Delacroix lui avait fait observer que Genève se trouvait, par le fait même du traité, « cernée et entièrement bouclée dans le territoire français (1). » Rien n'était donc plus facile que de la prendre par la famine, si elle ne voulait pas se donner spontanément. Reybaz n'était plus possible : il était trop clairvoyant, trop dévoué.

Le résident, Félix des Portes, reçut donc l'ordre de dire au Conseil, que Reybaz n'était plus agréable au Directoire et que son rappel était demandé.

gante », et il ajoute que « le monstre anarchique auquel il s'adressoit fut moins insensé que lui » en rejetant sa proposition. Telle ne fut pas l'opinion de Jobannot; il écrivait de Paris à Anspach: « Recevez, mon ami, l'expression de mes regrets et de ma douleur, sur l'article de la Constitution genevoise, qui prononce aux yeux de la France libre et de l'Europe attentive, la violation des premiers principes de la morale et de la justice, je veux dire la non-liberté de conscience et de culte. » Paris, 1" ventôse, an II.

(1) Rcg. du Conseil, an 1796, 27 mal.

A cette intimation, le Conseil fut pénétré de douleur; niais « considérant que le salut de l'État l'obligeait de céder à des circonstances impérieuses, il arrêta de suspendre provisoirement le citoyen Reybaz de ses fonctions de ministre de la République à Paris » :notification devait lui en être faite par une lettre dans laquelle il serait « remercié de ses bons et loyaux services. »

Aussi bien, l'avant-veille déjà, le Conseil avait décidé d'envoyer à Paris en députation extraordinaire deux de ses administrateurs, Matthey et Des Gouttes, qui devaient s'aider « de l'expérience et des lumières » de Reybaz pour traiter avec le gouvernement français des intérêts de la république. Il s'agissait surtout de faire inclure Genève dans les traités que la France avait faits ou pourrait faire avec les autres puissances. Le Conseil avait été surpris et peiné que son ministre ne lui eût pas donné avis, en temps utile, de la non-inclusion de Genève dans le traité avec le roi sarde, alors que les intérêts de la république batave y étaient spécialement réservés. Ne pouvant croire sans doute à quelque iniquité de la part de la France, plusieurs patriotes accusaient, fort à tort, Reybaz de négligence à cet égard. Cette députation extraordinaire à Paris avait été décidée le soir d'une séance dans laquelle Anspach avait présenté une requête sur l'objetde l'inclusion. Celui-ci avait demandé qu'il fût « composé à Genève un mémoire qui développât avec une franchise digne d'un peuple libre, les raisons qui faisaient espérer à la République de Genève que la République française, son ancienne amie et alliée, prendrait toutes les mesures nécessaires pour la mettre à l'abri des vexations que la haine des principes d'égalité et de liberté pourrait susciter contre elle et qu'elle déterminerait leurs relations respectives par un traité d'alliance et de commerce (1). »

(1) Reg. du Conseil, an 1796, 15 juin.

Matthey et Des Gouttes furent donc chargés de remplir par intérim les fonctions de Reybaz avec le titre de c députés extraordinaires(l) ». Ils arrivèrent à Paris le 21 juin. Mais ils furent mal accueillis par le ministre et par les membres du Directoire auprès desquels ils purent parvenir, et ils revinrent à Genève sans avoir rien obtenu (2).

Dans ces graves conjonctures, les Genevois voulurent mettre leurs intérêts entre les mains d'un homme dont l'habileté et le patriotisme seraient à la hauteur de la situation, et' ils élurent Esaïe Gasc, le 14 août 1796, en assemblée souveraine, à la place de « ministre permanent» de la république près la république française. Le lendemain, en séance du Conseil où il avait été prié de se rendre, il entendit le syndic-président (P.-A. Chambrier) lui exprimer « la vive satisfaction du Conseil sur son élection et les heureux augures que faisaient concevoir ses talents pour le succès de son important ministère (3). »

Gasc ne partit pas immédiatement. Il avait des intérêts personnels à régler, des travaux pour le Conseil législatif à terminer, des renseignements à prendre pour sa mission. Rien ne pressait d'ailleurs; Genève ne devait pas être comprise dans le traité avec l'Autriche qui allait se conclure après les victoires de Bonaparte en Italie; c'aurait été manquer de tact que de le demander. Bientôt, cependant, le Conseil invita Gasc à accélérer son départ. « On est impatient de sentir les intérêts de la République en des mains aussi habiles que les siennes (4). »

Le résident, par la même raison, ne pouvait voir cette élection avec plaisir. Il notifia aux syndics et Conseil que le Directoire ne recevrait pas le citoyen Esaïe Gasc comme ministre de la république de Genève, et il les invitait à

(1) Ibidem, 17 juin. (ï) Ibidem, 2juillet. (3) Ibidem, 15 août.

(4) Reg. du Conseil, an 1796,13 septembre.

nommer pour remplir cette place « un homme ami des bons principes. » Bien que Des Portes observât qu'il ne fallait « donner à cette expression que le sens naturel qu'elle présentait, » il était impossible de se méprendre sur sa véritable portée. Il chicanait aussi le Conseil sur le titre de « ministre permanent » qui était, d'après lui, un titre inusité : cette innovation qui n'ajoutait rien au caractère de l'agent pouvait être remarquée dans les lettres de créance (1).

Avisé de la note, Gasc déclara a qu'il n'avait regret à la place que comme étant privé d'un moyen qu'elle lui fournissait d'être utile à sa patrie... que cependant, comme il ne doutait pas que la déclaration du Directoire n'eût été provoquée par des intrigues odieuses qui tendaient à compromettre Genève de la manière la plus dangereuse, il invitait le Conseil, en ne consultant que le seul intérêt de la république, à remonter à leur source pour tâcher d'en découvrir les auteurs (2). » Le Conseil décida d'en écrire au Directoire.

Malgré la note peu encourageante du résident, le nouveau ministre partit pour Paris (3). Mais tous ses efforts échouèrent devant le parti pris du Directoire. Celui-ci refusa de le reconnaître; il alla même jusqu'à lui interdire tout séjour sur le territoire français (4). Et dans l'espérance qu'un citoyen d'une famille qu'on aurait pu alors appeler patricienne se montreraitmoins exigeant, il désigna lui-même Micheli-deChâteauvieux comme la personne qu'il désirait voir accréditée auprès de lui par la république.

Ces douloureuses préoccupations du côté de la France n'empêchèrent pas les deux partis extrêmes d'en venir en

(1) Ibidem, 21 septembre.

(2) Ibidem, même séance.

(3) Gasc reçut 50 louis comme indemnité des frais qu'il avait faits pour ce voyage à Paris. Reg. du Conseil, an 1796, l" octobre.

(4) Heg. du Conseil, an 1798,16 janvier.

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