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Lever tardif. Déjeuner sans précipitation. Contraste bien senti entre notre situation civilisée d'à présent et notre vie d'avant-hier, au milieu des neiges et des bois, c'est là un des avantages qui sont propres aux voyages à pied.

Quand nous disons à pied, il y a pourtant hyperbole, car voici notre statistique de cette année : en tout nous avons fait deux cent vingt lieues; sur ces deux cent vingt lieues nous en avons marché cent vingt, le reste en bateau à vapeur, et trois journées environ de voiture; sur ces cent vingt lieues, nous avons porté notre havre-sac pendant quarante-sept lieues. On peut tirer de là des moyennes qui n'ont rien que de fort ordinaire, mais qui n'empêchent pas que, parmi nos journées de marche, il y en ait eu plusieurs de dix lieues, et deux au moins de onze.

Visite aux ponts, à la cathédrale, au cimetière et au Lion, qui tient toujours boutique d'épicerie, de quincaillerie et de peinturlurerie. On voit dans cette boutique des tableaux du capitaine Tribord : ce sont des scènes grande armée, dans le genre grand génie; nous n'en achetons pas.

Vers onze heures, nous quittons Lucerne pour nous acheminer sur Berne, par l'Entlibuch et l'Emmenthal. En partant, M. Tôpffer fait emplette d'un nombre infmi de gâteaux; il les distribue à sa troupe, à tous les naturels présents, à lui aussi, et il en reste. Mais il n'en reste plus à l'heure qu'il est f les gâteaux, ce n'est pas comme les discussions.

Voulez-vous voyager paisiblement au travers d'une contrée verdoyante, boisée, semée de beaux villages, d'agrestes fermes, et où de toutes parts on voit le travail, l'abondance et le bonheur? engagez-vous dans les doux vallons de l'Entlibuch , et passez de là dans les tendres prairies de l'Emmenthal ; et partout de

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rustiques auberges remplies de ressources, et d'une propreté dont les plus riches hôtels des villes ne donnent pas l'idée. Que ceux de mes compatriotes qui s'en vont en famille visiter Lucerne et les cantons environnants choisissent cette route, il leur semblera qu'ils se promènent dans le parc d'un de leurs amis, et, dans les hôtels, ils ne se croiront point à l'auberge. Près d'Entlibuch, il y a une spéculation que je leur recommande : on y gagne plus d'une heure sur les voitures.

Nous allons coucher à Schumpfen. Ici, bien que le prix soit fixe et limité, le souper est illimité et indéfini. A chaque instant nous croyons que c'est la fin,

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et à chaque instant le service recommence tout de nouveau. C'est la première fois qu'il nous arrive de crier : « Holà ! arrêtez !... « Nous croisons, pour

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nous aller coucher, de nouveaux soupers qui arrivent. Quel dommage que sur les hautes montagnes on ne croise pas de temps en temps des soupers qui défilent!

Point d'aventures sur la route de Berne, rien d'extraordinaire ni de nouveau, mais une marche délicieuse, entremêlée de haltes et d'omelettes.

De bonne heure nous arrivons à Berne, où nous mettons les moments à profit. Sur l'esplanade, M. Tôpffer est abordé par un Anglais dans lequel il reconnaît aussitôt un ancien élève. « Et vous voyagez? — Pas du tout; j'habite Berne avec mon épouse. — Avec votre épouse ! — Oui, et mes trois enfants. » Et M. Tôpffer n'en revient pas de voir un de ses élèves qui a une épouse et trois enfants.

En partant, visite aux ours; c'est trop juste. Il y a beaucoup de troupes sur pied. On nous dit que c'est à cause des affaires de Zurich ; mais nous ne savons pas encore ce que c'est que les affaires de Zurich.

A la Neuneck, une petite femme joufflue, sans âge, nous sert quelques fruits mal mûrs; elle aurait bonne envie, et nous aussi, de nous servir quelques poulets bien cuits, mais la bourse commune ne le veut pas. Dès le commencement

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du voyage les Marcots lui ont gâté le caractère, et elle n'est plus qu'une vieille avare qui, pour expier un jour de dépense, veut lésiner tout le reste de sa vie. Cependant, pour vingt-quatre jours, nous aurons dépensé 151 francs par tête; ce n'est pas exorbitant.

Au delà de la Neuneck, une chaise de poste nous dépasse, où est assise une dame énorme ployée dans une robe de satin bleu. A côté d'elle est son mari, ployé dans un linceul d'incomparable ennui. Selon l'un de nous, ce doit être la reine de Hongrie. Le bruit s'en répand; on court, on rattrape pour la voir et pour la revoir. De cette façon nous marchons en poste du côté de Fribourg, où nous arrivons vers quatre heures. Mais notre plus cher espoir est déçu; ce soir l'on confesse, et les orgues ne joueront pas. Lue fiche de consolation, c'est que M. Tôpffer offre ici à ses camarades une collation de glaces et de gâteaux, dont la promesse remonte à ce jour où, après avoir sorti heureusement son monde d'un dangereux passage, il se trouva si content, qu'il aurait offert une collation à tout l'univers.

De Fribourg à Vevey, voitures; c'est notre usage invariable. Déjeuner à Bulle chez le père Magnin ; c'est notre usage aussi, qui variera, car pour la seconde fois nous y avons faim. D'ailleurs le père Magnin ne se montre plus, et la mère Magnin a l'air aussi linceul que le roi de Hongrie.

Tout le long de la route nous voyons des préparatifs de danses champêtres : des planchers dans les vergers, des clarinettes qui se rendent au village voisin en compagnie de la grosse basse, des charretées de paysans et de jeunes filles en habits de fête. C'est à cause de la Bénichon. La Bénichon, ce sont trois jours de gala, les seuls de toute l'année où il soit permis de danser sans permission dans tout le canton de Fribourg.

Nous arrivons à Vevey assez tôt pour assister à un splendide coucher du soleil. Cieux, montagnes, lac, tout se dore; et le calme de l'air, la paix du soir, le charme du repos, font de cette scène comme le beau couchant du joli voyage dont l'aurore fut si pluvieuse.

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Après souper, notre camarade A. Prover offre un punch première qualité à la caravane, qui y noie le mieux du monde tous les soucis qu'elle n'a pas.

I l ne nous reste plus qu'à laisser faire le Léman, qui nous porte dans nos foyers, où nous arrivons en proie à toutes les horreurs de la faim. C'est la faute, non pas de M. Tôpffer, qui s'y est pris dès Lausanne pour retenir des vivres, mais du restaurateur du Léman, qui s'y est pris dès Lausanne aussi pour nous jouer en les donnant à d'autres. « Cela va être prêt, » répond-il à nos demandes, jusqu'à ce qu'à la hauteur de Nyon il ôte son masque pour dire : « Je n'ai plus rien à vous donner; » ce qui n'est pas même vrai. Il parle anglais, ce restaurateur. Il sert admirablement les familles anglaises. Il sert très-bien aussi certaines personnes choisies; mais on devrait rencontrer sur les bateaux à vapeur des restaurateurs qui servissent chacun pour son argent, puisque enfin chacun, et un écolier surtout, est exposé à avoir faim.

Arrivés dans nos foyers, nos déposons nos sacs et nos blouses, pour les reprendre, s'il plaît à Dieu, l'an qui vient.

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