CCCLXXIII

MADEMOISELLE DES JARDINS,

L'abbé D'aubignac Et Pierre Corneille.

Mademoiselle des Jardins (1) est fille d'une femme quia été à feue madame de Mon tbazon, et d'un homme d'Alençon, qui, je pense, est officier : c'est une personne qui, toute petite, a eu beaucoup de feu ; elle parloit sans cesse. Voiture, qui logeoiten même logis que la mère, prédit que cette petite fille auroit beaucoup d'esprit, mais qu'elle seroit folle. La petite vérole n'a pas contribué à la faire belle ; hors la taille, elle n'a rien d'agréable, et à tout prendre, elle est laide ; d'ailleurs, à sa mine, vous ne jugeriez jamais qu'elle fût bien sage (2).

(1) Marie-Hortense des Jardins, dame de Villedieu, née en 1632, mourut en 1683.

(2) C'étoit alors la mode des portraits; mademoiselle des Jardins fit aussi le sien ; elle s'y rapproche de ce que dit Tallemant avec autant de franchise qu'une femme puisse en montrer sur quelques points toujours délicats. Voici quelques traits du tableau : o J'ai la physionomie heureuse et spirituelle, les yeux noirs » et petits, mais pleins de feu ; la bouche grande, mais les dents' » belles pour ne rendre pas son ouverture désagréable; le teint » aussi beau que peut l'être un reste de petite vérole maligne;

» le tour du visage ovale; les cheveux châtains, approchant » plutôt du noir que du clair, et la gorge et les mains disposées » à être belles, quand j'aurai l'embonpoint que jusques ici mon » âge et la grandeur de ma taille m'ont empêché d'avoir. De tout » cela il en résulte que je -ne suis pas une fort belle fille, mais » qu'aussi je ne fais pas peur, et j'ose dire que j'aurois bien » plus d'avantage de montrer mon âme que mon corps, et mon

Il y a trois ans ou environ qu'elle est à Paris, car elle a fait un long séjour à la province; mais, quoiqu'elle y soit sous sa bonne foi, elle ne laisse

» esprit que mon visage, car, sans vanité, je n'ai jamais eu d'in• clination déréglée. La passion dominante de mon sexe ne me » touche point. J'aime mieux la chasse que le cours... J'aime fort » Paris, et passe pourtant assez bien mon temps seule à la cam

» pagne, pour y demeurer toute ma vie sans chagrin Mon

» âme n'est agitée ni par l'ambition ni par l'envie, et sa tran» quillité n'est jamais troublée que par la tendresse que j'ai pour

» mes amis J'ai plus de douleur des maux qui leur arri

» vent qu'ils, n'en ressentent eux-mêmes; j'ai plus de joie des » biens qu'ils reçoivent que s'ils m'étoient envoyés, et vu la » manière dont j'agis, on peut dire que j'ai trouvé le" milieu

» entre l'amour et l'amitié Pour qu'un homme soit digne

» d'être mon ami, il faut qu'il soit le plus discret homme de son » siècle. Ce n'est pas que je donne grande matière de discrétion, » car j'ai de la vertu, et de cette vertu qui est également éloignée » du scrupule et de l'emportement, dont la simplicité fait la » force et la nudité le plus grand ornement; mais enfin, quand » je ne dirais à un ami que ce qui seroit affiché, si je le lui disois » à l'oreille, je prétendrois que rien ne le pourroit dispenser de

» me garder le secret J'ai une fort grande fierté, mais

» comme elle ne sied bien qu'aux belles, et que je ne suis pas de » ce nombre, je tâche de mettre en sa place une douceur oui » ne m'est pas si naturelle, mais qui m'est plus convenable. » J'aime fort à railler, et ne me fâche jamais qu'on me raille. » pourvu que je sois présente, car je.ne puis souffrir qu'on poi

» gnarde des gens endormis Pour mon esprit, je puis

» dire qu'il est assez agréable Je sais un peu le monde et

» me tire assez bien d'une conversation. J'ai de l'inclination » pour la poésie, et quand il m'est arrivé de faire des vers, j'y r. ai passablement réussi ; mais je ne m'en veux pas prévaloir, » car ce qui s'acquiert sans peine ne mérite pas beaucoup de

» louanges Une des- choses que je trouve plus blâmable en

» moi, c'est une certaine inégalité à laquelle je ne puis remé» dier, car je n'en sais pas la cause; elle ne me rend pas abso» lument bizarre, mais elle fait que ce qui me divertit un jour » m ennuye un autre - sans nue j'en puisse donner d'autre raison

pas de voir toute sorte de gens, et de les recevoir dans une chambre garnie (1).

Madame de Chevreuse et mademoiselle de Montbazon s'en divertissent. Elle a une facilité étrange à produire; les choses ne lui coûtent rien , et que! quefois elle rencontre heureusement. Tous les gens: emportés y ont donné tête baissée, et d'abord ils l'ont mise au-dessus de mademoiselle de Scudéry et de tout le reste des femelles.

Une des premières choses qu'on ait vues d'elle, au moins des choses imprimées, ç'a été un Récit de la farce des Précieuses, qu'elle dit avoir fait sur le rapport d'un autre. Il en courut des copies, cela fut imprimé avec bien des fautes, et elle fut obligée de le donner au libraire, afin qu'on le vît au moins correct (2). C'est pour madame de Morangis, à ce qu'elle a dit; j'use de ce terme, parce que le sonnet de jouissance qui est ensuite, fut fait aussi, à ce qu'elle a dit, à la prière de madame de Morangis.

» que celle de mon tempérament etc. » (Portrait de mademoiselle des Jardins, fait par elle-même, dans la Galerie c'et peintures, ou Recueil des portraits en vers et en prose, dédié à Son Altesse lloyale MADEMOISELLE, faris, Charles de Sercy, 1663, in-8°, seconde partie, p. 472.) Le portrait de mademoiselle des Jardins a paru pour'la première fois dans l'édition de 1G63. Il ne se trouve pas dans l'édition de 1659, in-4", publiée à très-petit nombre, ni dans la réimpression de 1659, en deux volumes in-8", qui est sous nos yeux.

(1) Celte historiette porte la date de 1CG0

(2) Le Récit en prose et en vers des Précieuses, 1060, in-12, a été à tort attribué à Somaize par l'auteur de la Bibliothèque du Théâtre-Français. Dresde, 1768, m, 59. Il est très-rare; nous ne le connoissons que par une copie incomplète qui existe dans les manuscrits de Conrart ( Bibliotheque de VArsenal, 90S, in-f°, ix, 1017). Les commentateurs de Molière auraient bien fait de ne pas négliger celte pièce. En voici un fragment:

a Imaginez vous, madame, que vous voyez un vieillard (Cor

» gibus) vêtu comme les paladins François, loyal comme ua Ama» dis, et poli comme un habitant de la Gaule celtique,

Qui, d'un air d'orateur breton,
Demande à la jeune soubrette,
De deux filles de grand renom:
Que font vos maîtresses, fillette?

» Cette petite créature (Marotte), qui sait bien comme se pra» tique la civilité, fait une profonde révérence au bon homme et » lui répond avec un rengorgement sur le tour de l'épaule:

Elles sont là-haut, dans leur chambre,
Qui font des mouches et du fard,
Des parfums de civette et d'ambre,
Et de la pommade de lard.

» A ces mots, qui ne sont point agréables à l'ancien Gaulois, qui » se souvient que du temps de la Ligue on ne s'occupoit point à » de semblables choses, il allègue le siècle où les femmes por» toient des escoftons au l'eu de perruques, et des sandales au » lieu de patins,

Où les parfums e'toient de fine marjolaine,
Le fard de claire eau de fontaine,.
Où le talc et le pied de veau
N'aprochoient jamais du museau,
Où la pommade de la belle
Etoit du pur suif de chandelle.

» Enfin que ne dit-on point? et avec quel empressement fait-il » appeler ses fdles pour leur apprendre comme elles doivent vivre 1 «Venez, Madelon et Margot (Cathos), leur dit-il. » Ces deux » filles, fort étonnées de ces termes, font trois pas en arrière, et » la plus savante des deux répond avec une mine dédaigneuse:

Bons Dieux1 ces terribles paroles Gâteroientle plus beau roman1 Que vous partez vulgairement, Mon père 1 hante» les e'coles. Et vous apprendre» en ces lieux Que nous voulons des noms qui soient plus précieux. Pour moi je m'appelleCIimène, Et ma cousine Pbilomène. » Conrart ne nous a conservé que ce fragment; l'imprimé ne

Cela ne convenoit guère à une dévote ; aussi s'en fàcha-t-elle terriblement (1). Depuis, la demoiselle s'est avisée de dire que ç'avoit été par gageure, et que des gens le lui avoient escroqué. Pour moi, quand je vois tous les autres vers qu'elle a faits, et qui sont môme imprimés avec ce gaillard sonnet (2) dans un recueil du Palais, je ne sais que penser de tout cela; d'ailleurs elle fait tant de contorsions quand elle récite ses vers, ce qu'elle fait devant cent personnes toutes les fois qu'on l'en prie, d'un ton si languissant et avec des yeux si mourants, "que s'il y a encore quelque chose à lui apprendre en cette matière-là, ma foil il n'y en a guère. Je n'ai jamais rien vu de moins modeste; elle m'a fait baisser les yeux plus de cent fois.

Conviée à un bal, elle emprunta un collet; il lui étoit trop court : « Voilà bien de quoi s'embarras» ser, dit-elle, nesais-je pas allonger des vers? j'ai» longerai bien ce collet. » Elle y mit du ruban noir

peut manquer de se retrouver; la recherche n'en sera pas inutile. Oh voit dans ce récit quelque chose du jeu des acteurs, et même il paroltroit qu'en livrant ses pièces à l'impression, Molière y retranchoit des passages qu'il avoit improvisés à la représentation.

(1) Sur la dévotion de madame de Morangis, voyez plus haut, p. 210.

(2) Tallcmant a conservé ce sonnet dans ses portefeuilles. Il commence par ce vers:

Aujourd'hui dans tes bras j'ai demeure pâme'e, etc.

Tallcmant nous apprend dans une note qui l'accompagne que ce sonnet a été fait à Dampicrre, où madame de Chevreuso et mademoiselle de Montbazon reprochoient.à mademoiselle des Jardins qu'on ne savoit plus ce que son Tendre étoit devenu, depuis deux mois qu'elle étoit à la campagno

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