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pas davantage, on place à la suite du quatre des zéros qui y figurent comme emblème de ce scrupule; c'est comme qui dirait : « Quatre francs, mes bons messieurs, et puis rien avec, et puis absolument rien avec. « Alors les marchands forains, voyant que c'est quatre francs sans plus, lâchent avec plus de sécurité leur écu, sur lequel on leur rend un franc, sans moins. Comme on voit, l'arithmétique aussi a ses naïvetés qui en valent d'autres. Les zéros scrupuleusement négligés, notre addition monte à la somme de 12 francs : c'est dix sous par tête pour le déjeuner de Bons.

L'on se met en marche. M. M..., qui a fait cette route à rebours l'automne dernier, annonce une belle église que nous devons rencontrer, une grande auberge que nous devons dépasser, une grande pluie qui doit nous rincer, si aujourd'hui, comme l'automne dernier, le ciel tient ses menaces. L'église se montre : c'est une chapelle; l'auberge aussi : c'est une guinguette; tout vient à point, excepté la pluie, qui ne se montre pas. Tout au contraire, le ciel s'embellit de sérénité, et tandis que nous cheminons â l'ombre d'une nue propice, tout autour de nous quelques rayons égarés viennent caresser les monts et enchanter le paysage. C'est à ce moment qu'apparaissent devant nous les ruines de la Rochette.

Les ruines de la Rochette couronnent un mas de rocs qui est isolé dans cette partie de la plaine. En été, quand les arbres cachent ces rocs sous leur épais

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feuillage, il semble que les tours du manoir, dont on ne voit pas la base, soient assises sur le sol plein d'où on les contemple : elles en ont plus de grandeur. Mais dans cette saison, au travers des branchages dépouillés, l'on voit le petit mont qui les porte, et si l'ensemble a moins de majesté, les détails ont plus de richesse avec plus de grâce aussi. L'on distingue les arbustes, les sinuosités du roc, les assises des murailles, les meurtrières des tourelles : partout le lierrev les herbes, les.débris, et tout ce désordre harmonieux, ces rajeunissements agrestes dont la nature, laissée à elle-même, pare ou recouvre, avec une éternelle cl patiente fécondité, les ravages éternels du temps. Nous trouvons là des commis voyageurs que nous n'y cherchions pas. Ces messieurs questionnent M. MF... sur son école, pendant que M. Tôpffer croque ces grandes ruines sur un tout petit livret.

De ce lieu, nous nous acheminons vers le coteau des Allinges, que nous voulons prendre à revers. Pour cela il est besoin de s'enquérir du chemin, mais

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nous ne recueillons que des informations bien imparfaites. Il est très-difficile, en effet, de faire comprendre à un Savoyard que l'on se propose d'échanger la route royale contre un sentier sans nom ; et c'est bien pourquoi, à toutes nos questions, ils répondent d'emblée : Suivez seulement la route, elle ne veut pas vous manquer. Et si on leur dit : Justement, nous voulons qu'elle nous manque, ils n'y sont plus; l'affaire s'embrouille, et l'on se sépare incompris; ce qui est, comme on sait, un mal intime et très-douloureux. Nous prenons donc le parti de tenter l'aventure d'un petit chemin qui se perd sous des châtaigniers, et de bois en bois, de monts en monts, nous voici au pied du coteau désiré. Plus qu'un effort, et parvenus sur le plateau, nous découvrons tout à coup la plaine du Chablais, la pointe d'Ivoire, le lac, et.au delà les croupes de la Côte, l'amphithéàlre du Jura, et le couchant qui resplendit de feux tranquilles et pourprés; spectacle magnifique, vue paisible, riante et majestueuse à la fois, l'une des plus belles que puisse offrir notre pays, mais que l'on goûte mieux après l'avoir comme nous conquise, et lorsque couché sur l'herbe, au pied des ruines, le corps se repose avec délices, laissant l'âme s'exercer et jouir à son tour.

Les ruines des Allinges sont plus considérables que celles de la Rochette, mais elles ont moins de grandeur, et sur ce sommet on ne trouve d'autre ombrage que celui que projettent sur le sol les pans de muraille et quelques arceaux encore en place. Mais l'air, comme sur les hauteurs, y est vif et léger. Cet endroit est charmant aussi pour y apporter son repas; une seule chose y manque, c'est l'eau, qu'il faut envoyer chercher à la source la plus voisine. Depuis quelques années on a restauré la chapelle, qui, demeurée debout, était (Jécorée encore de restes d'images, puis on l'a surmontée d'un mauvais petit clocher blanc qui fait l'effet d'un bonnet de coton placé sur la tête d'une statue antique. Les bonnes gens d'alentour ne regardent pas les ruines, mais ils admirent fort ce bonnet de coton, et ils disent que l'endroit a bien repris.

Qu'est-ce donc que le pittoresque, que l'agreste, que la poésie des ruines? et tout cela n'est-il donc qu'impression relative, affaire de nouveauté ou de contraste, ou bien eneore éducation de l'àme? On serait tenté de le croire quand on voit partout tant d'hommes de l'endroit qui ne devinent pas même ce que les

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hommes d'un autre endroit viennent chercher ou voir, ou admirer chez eux. Que font les pyramides aux Bédouins? quel pâtre du désert s'arrête à regarder les temples et les portiques de Balbec ou de Palmyre? quel montagnard contemple les cimes ou les glaciers de sa vallée? Et cependant, ôtez ces hommes à leur contrée, tout aussitôt les voilà qui se la peignent remplie de charmes; pyramides, temples, monts sourcilleux, sont devenus l'enchantement de leur souvenir; ils tournent vers ces objets leurs yeux humides de tendresse et de désir, ils meurent s'ils ne leur sont rendus. Ils en jouissaient donc quand ils vivaient auprès, car l'on ne regrette guère que ce que l'on a aimé. Eh bien alors, pâtre des Allinges, dès à présent jouis de tes belles ruines aussi, et non pas seulement de ton petit gringalet de clocher tout neuf.

Des ruines pour se rendre à Thonon, on redescend sur le village des Allinges, qui est situé au pied du mont, sur le revers qui fait face au Jura. C'est, parmi les plus humbles hameaux de l'humble Savoie, l'un des plus agrestes; l'église surtout, et son cimetière en terrasse, et ses ormeaux, par-dessous lesquels on voit au loin scintiller le lac et cingler une barque, seraient dignes d'inspirer un Théocrite, s'il y avait des Théocrites au Chablais, ou meme ailleurs. Mais ces choses sont devenues des fadeurs pour nos palais blasés, et tant de descriptions fausses et fardées ont détruit jusqu'au goût des descriptions simples et vraies. Nous croisons des paysans qui reviennent de Thonon. Les paysans savoyards

ont leur air à eux : veste courte, j. \ > ., l1 chemise rare, pantalons brefs, une physionomie ouverte et intelligente, le parler juste et sensé, et dans leur poche de côté, une liasse de papiers; c'est que tout Savoyard a un ou deux procillons, et les jours de marché, ses denrées vendues, il s'en va voir l'avocat ou le notaire. Après quoi, il boit un coup, et s'en revient au hameau avec Pierre ou Daniel, causant contrats, hypothèques, bail, haie vive, limites et frais de justice. S'il est seul, il cause tout de même ; et c'est pourquoi l'on en rencontre parfois qui gesticulent tout seuls sur une côte montante ou dans un chemin creux. Nous faisons notre entrée à Thonon. C'est jour de marché. La ville est animée, riante ; des attelages de toute sorte attendent le long des rues que Pierre ou Daniel ait fini de boire. Les marchands sont sur le seuil de leurs boutiques, et les officiers de la garnison sur le seuil des cafés. Tout cause, tout bouge, et notre longue troupe qui défile ne laisse pas d'ajouter au mouvement et à l'intérêt de la scène. Nous nous hâtons

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