d'aller prendre nos quartiers à l'hôtel de l'Europe pour revenir en simples particuliers hanter la rue, visiter les promenades et accomplir tous nos devoirs de touristes. Très-certainement, à l'un de nos compatriotes qui nous verrait faire, nous semblerions ce que le dicton appelle des Anglais de Thonon.

M. Tôpffer entre avec sa société dans le café du Commerce, et demande de la bière. Mais ce café se trouve être un établissement mixte; on y fabrique aussi des tourtes aux amandes; il y en a là quatre, cinq, dorées, toutes grandes. A cette vue, la société a bien vite plus faim que soif, et elle ne doute pas... lorsqu'on apprend que ces tourtes sont à l'adresse d'une noce qui s'en régalera demain. En conséquence, nous contemplons les tourtes, mais nous buvons la bière; elle est exquise, digne du pays et de nous. « Quel dommage, disons-nous à la fille, qu'on n'en trouve pas aux Alliages! — Oh! c'est bien mieux, nous répond-elle. Ils ont là-bas un curé tout charmant, un brave homme, qui n'a jamais voulu de cabaret dans l'endroit. Plutôt je vous donnerai à boire un coup à la cure, qu'il leur dit. Et com' ça, voyez-vous, ils gardent leurs sous et n'ont point d'ivrognes. » Ce qui confirme le propos de cette fille, c'est que, l'automne dernier, M. M... chercha vainement dans le village des Alliages un cabaret, de la bière, du vin; et que d'autre part, mon père, qui, en qualité d'artiste, a souvent séjourné aux Allinges, y a toujours séjourné chez le curé. Ce bon euré, instruit, aimable, et aussi éclairé que pieux, lui offrit une cordiale hospitalité; et lui-même, lorsqu'il descendait à Genève, venait nous voir et s'asseoir à notre table. C'était un homme de graude taille et d'une physionomie douce et vénérable, où se confondaient en une belfe expression le sérieux de la pensée et le sourire de la charité. Un ecclésiastique que je rencontre parfois dans nos rues me le rappelle bien vivement : c'est cet abbé qui, entré ces dernières années dans la lice de nos discussions religieuses, s'y est fait distinguer entre tous par la modération polie de ses écrits et la douce onction de sa polémique sans orgueil.

Un bon souper nous attend à l'hôtel, nous allons y faire honneur. Sur la fin du repas, entre un négus admirablement opportun. C'est M. M... qui nous fait cette fête, à laquelle il ne reste plus à ajouter que la grande fête du sommeil. Chacun donc s'enquiert de trouver son lit; la chose n'est pas facile; tout vient à point cependant. Nous couchons tous dans des draps humides, et Walter, en outre, couche dans un sofa trop court pour s'y étendre, mais, en revanche, trop étroit pour s'y ramasser.

On frappe à la porte de M. Tôpffer au moment où, déjà dans son lit, il va éteindre : « Qu'est-ce? — C'est pour le passe-port à monsieur. » M. Tôpffer se lève, ouvre son portefeuille, se trompe de poche, et livre... six billets de cent francs. Heureusement il s'aperçoit de quelque chose : « Hé! hé! Holà! hé! la fille! — Qu'y a-t-il?— Rendez vite ce que je vous ai donné, vite, vite! — C'est que je l'ons baillé à Pierre. Hé ! holà! Pierre ! — Qu'y a-t-il? — Rends vite voir ce que je t'a baillé, vite, vite! — C'est que je l'ons remis à Mare. Hé! holà! Marc! Marc! — Qu'y a-l-il? — Rends-tu voir ce que je t'ons baillé, et puis vite, vite ! » Et ainsi de suite. Les six cents francs finissent par rebrousser de main en main jusqu'à la main du proprietaire; tout rentre dans le silence, et le sommeil nous prodigue plus ou moins ses pavots.

Le matin, en voulant mettre sa botte, M. Tôpffer s'aperçoit que quelque chose... c'est le passe-port. Façon ingénieuse de vous faire parvenir un pli. Le ciel est toujours voilé, mais serein, comme hier; vers huit heures nous partons pour Evian, lieu fixé pour le déjeuner. Non loin de Thonon, nous croisons cette noce qui s'en va manger nos tourtes aux amandes. Epoux, filles* amis, parents, sont chargés sur un même char à bancs qu'emporte vers la ville une rosse à tous crins. Rosse et gens, tous sont joyeux, ragaillardis, et aussi l'épouse, qui est une jeune personne d'âge très-mûr.

Jusqu'au pont de la Drance, la route n'est guère pittoresque, si ce n'est pourtant que du côté de Ripaille on voit de beaux bois s'étendre le long de la rive du lac. D'ailleurs, ce nom de Ripaille est aimé do souvenir; il n'en faut quelquefois pas davantage pour faire trouver beaux des sites merveilleux. Mais après qu'on a passé sur un interminable pont ce torrent capricieux de la Drance, qui tantôt sommeille dans un lit étroit et bourbeux, tantôt s'enfle, s'irrite, se déchaîne et couvre de flots tumultueux ses domaines de graviers, l'on entre dans une nouvelle région, et le paysage change de caractère. A gauche, c'est le lac et sa grève, où sèchent, suspendus à des pieux, des filets de pêcheurs; des noyers bordent la route. A droite, ce sont des coteaux qui s'élèvent en verdoyants gradins jusqu'au pied des hautes montagnes, et où croissent, non pas en forêts, mais épars et jetant en tous sens leurs libres rameaux, ces châtaigniers superbes qu'on n'oublie point quand on les a vus, quand on a envié le bonheur de vivre auprès dans quelque retraite ignorée. Tout ce que les poëtes ont chanté, ont rêvé de plus délicieusement agreste se trouve là réuni comme à plaisir; et ni l'industrie, ni le luxe, ni le confort recherché des citadins, ni des Vandales de la bande noire, n'ont encore troublé, changé ni sali ces beaux lieux. Plus près d'Evian, une pelouse qui borde le lac s'appelle Amphion. Il y a là une grande maison qui n'est habitée que dans les jours-de fête et les anniversaires, alors que la danse, la joie et les rustiques banquets rassemblent temporairement dans ce lieu les gens de la ville et des environs. Tout à côté, mais au profit des tristes et des malingres, jaillit une source d'eaux minérales.

Et puis voici qu'à la porte d'Evian nous croisons une noce encore. Celle-ci est gracieusement assise sur le foin embaumé d'un chariot; de plus, l'épouse est jolie, puisqu'elle est jeune, émue et couronnée de fleurs. Pour l'époux, il a une mine à procès, et bien sûr une liasse de papiers dans sa poche. Les autres personnes sont les amis des conjoints, qui considèrent pour l'heure l'hyménée au point de vue du petit lard et de la tourte aux amandes : de là leur quiétude et cette fleur de plaisir qui- brille sur leurs gais visages. Du reste, s'il y a tant de noces aujourd'hui, c'est qu'en Chablais on ne se marie que le mardi : les autres

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jours de la semaine portent malheur. Si donc le mardi venait à manquer, on ne s'y marierait plus du tout.

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Affamés et haletants, nous envahissons l'hôtel du Nord, où notre tombée fera époque. Ni l'hôtel ni la ville ne nous attendaient; on recherche de toutes parts ce qu'il peut y avoir d'œufs, de lait, de saucisses dans la ville d'Evian; à la fin les denrées arrivent : il y a juste de quoi, et rien de trop. Il faut payer. M. Tôpffer donne un de ses billets de cent francs. Nouvelle dispersion des gens de l'hôtel, qui recherchent de toutes parts ce qu'il peut y avoir de numéraire dans la ville d'Evian. A la fin les écus arrivent, on rend à M. Tôpffer soixante-dix francs sur ses cent francs; mais voilà la place réduite au papier pour longtemps. Heureusement, à Evian l'industrie est calme comme un bourgeois qui fait sa sieste sous un arbre du verger.

Au delà d'Evian la contrée est de plus en plus solitaire. A peine de la route aperçoit-on au-dessus du plateau le chaume de quelques habitations, et l'on peut marcher longtemps sans rencontrer personne. Bien plutôt, du côté du lac, on voit une barque que trois hommes descendus sur la grève tirent à grand effort. La belle paresseuse avance indolemment, en se mirant dans les flots : on dirait une reine qui remonte le Cydnus traînée par ses esclaves. Là-bas, devant nous, une sorte de vieux château masque le contour de la route : c'est la Tour-Ronde, charmante masure, dont les seigneurs actuels sont les pauvres colons qui cultivent le terroir d'alentour. Mais voici tout à l'heure Meillerie. Ici la scène change encore : les doux coteaux disparaissent et font place à ces rochers célèbres qui

viennent asseoir dans le lac même leurs hardies parois festonuées d.e verdure et

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