Plus loin, le touriste .en litière, un infirme ou une dame. Quatre forts gaillards se relèvent pour porter. Le touriste en litière s'enveloppe de châles, s'achemine pâle, arrive éteint, et va vite se coucher. On le refait avec du calme et des boissons chaudes.

Plus loin, le touriste parleur. Il est accommodant et trouve tout beau suffisamment, pourvu qu'il parle. Ordinairement il se tient une victime qui est son épouse ou son ami, quelquefois tous les deux; alors ils se relèvent. En face d'une chose à voir, le touriste parleur énumère toutes celles qu'il a vues, sans eu omettre aucune; après quoi il dit : « Partons. « C'est qu'il veut changer de sujet.

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Plus loin, le touriste furibond. Il est hagard, indigné, fait des pas de deux mètres, s'offense si on le regarde, jure si on ne lui fait place, brusque si on le retarde. Il ne porte rien, mais un guide chargé court après lui. Cette espèce est rare. Nous l'avons trouvée au-dessus de la Handeck, après le pont.

Telles sont les principales variétés que nous avons pu étudier cette année et ce jour-là. Plus loin, je l'ai déjà dit, nous n'avons plus rencontré de touristes, si ce n'est à Venise, deux ou trois, de l'espèce si commune du touriste constatant. Le touriste constatant est celui qui hante les galeries, les musées, les monuments publics, où, un itinéraire à la main, sans presque regarder, il constate. Tant que tout est conforme, il bâille; mais si l'itinéraire l'a trompé, il devient furieux, et on ne sait plus qu'en faire. Le cicerone se cache, l'aubergiste l'adoucit, sa femme le plaint, et les petits chiens aboient.

Cependant nous atteignons le hameau de Guttanen, qui est à mi-chemin du Grimsel. Au delà de ce hameau, la végétation devient plus rare et plus sauvage, la vallée s'encaisse entre des parois de granit, et l'Aar mugit au milieu d'un désordre de rocs et de moraines; l'on a sous les yeux ce grand paysage alpestre auquel le beau talent de M. Cal.une vint donner, il y a peu d'années, une valeur et une célébrité artistiques. Encore quelques efforts, encore quelques chefsd'œuvre surtout, et la cause de ce paysage-là, tout récemment encore mise en question à Paris, sera définitivement gagnée. Xous nous en réjouirons pour notre part, non pas seulement parce que le domaine actuel du paysage se sera étendu et enrichi, mais aussi, et surtout, parce que nos artistes, après avoir eu l'honneur de cette conquête, seront par cela même acheminés à la conserver, et qu'il y aura ainsi au milieu de nous un art suisse vivant sur le sol et du sol, au lieu d'un art cosmopolite qui ne serait propre, avec le théâtre, avec tant d'autres choses, qu'à limer, lui aussi, par un petit coin, le premier, le plus cher, le plus grand de nos biens, notre nationalité. Au surplus, de ces critiques récentes de la presse parisienne, les unes sans portée, les autres inconvenantes ou injustes, toutes d'une flatteuse sévérité, ce que nous avons recueilli de plus précieux à notre gré, c'est justement ceci, qu'elles aboutissent à caractériser bien nettement, et par ses défauts aussi bien que par ses qualités, une école genevoise, nationale, vivant de sa vie propre. Là, en effet, est le gain, le progrès; là est la voie où il faut persévérer et marcher, et dans l'art, et dans les lettres, et en toutes choses, puisque, après tout, on n'est un peuple, on n'est un homme, que si l'on en a les membres, et non pas si on les emprunte.

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A ce propos, nous avons entendu quelquefois, et jamais sans en être aussi surpris qu'affligé, reprocher à l'un de nos artistes ' de faire toujours du Grùttli, toujours de l'histoire suisse. Quel injuste et singulier reproche! et que c'est peu encourageant pour un homme qui a fait des efforts et des sacrifices de tout genre dans le noble but d'élever à la hauteur où il l'a mis le style de l'histoire suisse et nationale, que de s'entendre apprécier ainsi par des Suisses, par des nationaux! Quoi ! valait-il donc mieux que cet artiste vouât son savoir et ses talents à l'histoire de France, à la romaine, à la grecque? Est-ce qu'avec un cœur noblement, chaudement patriotique l'on manie indifféremment pour tout pays le pinceau de l'histoire? Est-ce qu'il y a une histoire plus belle, plus attachante, plus saine que la nôtre? Ou bien, ces compositions-là, craignez-vous donc qu'elles n'encombrent vos maisons, quand de laborieuses études et toute une vie ne sont pas de Irop pour en accomplir quelques-unes? En vérité, ce reproche n'accuse que l'irréflexion de celui qui le fait, et il tombe d'ailleurs devant cet empressement avec lequel, par trois fois déjà, nos concitoyens ont acheté par souscription, et donné au musée de la ville, des tableaux tout suisses, tout nationaux, et par le site, et par le sujet, et par les pinceaux qui les ont produits.

Ceci soit dit en passant, en montant, veux-je dire, car nous voici tout à l'heure à la Handeck, où la pluie nous atteint. Léonidas, ce touristicule, hélas! trop peu fendu, est bien loin en arrière. M. Tôpffer et deux ou trois autres l'attendent, tout en ayant soin, à l'approche du traînard, de s'entretenir familièrement

I M. l,ii;;anl(iu , de Genève.

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d'une grande race de loups qui habitent ces cavernes qu'on voit à droite et à gauche. « Et voilà pourquoi, lui dit-il, nous vous avons attendu. » A partir de ce moment, Léonidas est bien loin en avant, et jamais sans escorte. Certainement il est de petites fraudes qui, sans être pieuses, ont du bon pourtant, et terminent les affaires à la satisfaction générale.

Nous trouvons le chalet de la Handeck rempli de monde : touristes, hommes du pays, guides et buveurs. Parmi les premiers, des gens titrés : un marquis, une marquise; puis une famille alsacienne, dont le chef est un monsieur que nous trouverons aimable et de bien agréable compagnie; pour l'heure, il joue du flageolet. C'est aimable déjà, et agréable sans doute; mais, je ne sais, la culture persévérante de cet instrument, quelque honorable qu'il soit, et légitime autant qu'un autre, présuppose chez le sujet un esprit légitime autant qu'un autre, et honorable aussi, mais mince, fluet, et de cinq trous percé. Tout d'abord, vous êtes disposé à vous imaginer que l'ingénieux virtuose a dû consommer quantité d'heures à tourner des salières en ivoire ou des bilboquets en buis ; qu'il sait des recettes pour cuire la colle, des procédés pour enlever les taches, une façon de boucler ses souliers, et une autre d'élever des rossignols; d'ailleurs, bon époux, bon père, bon citoyen, parce ses passions le laissent tranquille, et qu'il n'est rien tel, pour être bien sage, que dejouer du flageolet toute la journée. Et voyez un peu comme l'on se trompe! Notre monsieur alsacien, avec qui nous sommes destinés à passer un jour entier, se trouvera être un négociant d'une conversation nourrie, d'un commerce rempli d'agrément. En même temps, c'est vrai, il sait des chansons drôles, il escamote, il fait des tours, voilà tout ce qu'il a de flageolet dans l'esprit. On dirait un terrain sain et fertile en bonnes herbes, avec de petites fleurs qui n'y gâtent rien. Aussi penserons-nous bien désormais de quiconque joue du flageolet. En jouez-vous?... moi non plus.

Après un petit rafraîchissement, nous allons visiter la fameuse cascade du

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