avec ses feuilles et ses branches; les caresse* cependant le font plier dans tous les sens , mais l'arbre semble, en se balançant librement, se prêter avec complaisance à l'impulsion qui lui est donnée; de même, les hommes d'humeur inquiète, quoique ne jouissant pas d'une liberté véritable, toujours contraints de céder aux divers objets qui les captiveut, s'imaginent néanmoins jouir de la liberté et de la paix , quand ils promènent çà el là leurs désirs vagues et incertains.

IV. Éviter toute humeur.

Je ne saurais donc trop insister avec vous sur l'obligation essentielle de ne pas vous abandonner à l'humeur. N'en doutez pas, Emilienne, la source des maladies de l'ame est l'humeur particulière de chacun d'entre nous; c'est par cette humeur que nous agissons presque en toutes choses ; nous ne songeons qu'à la satisfaire. Rien n'est moins ordinaire que de résister à son humeur, elle se mêle dans nos meilleures actions . et les gâte souvent, ou les rend languissantes. Elle 'est la cause de nos maux spirituels et de nos » chutes. Pourquoi se laisse-t-on aller aux contentions et aux querelles? Pourquoi nous livrons-nous au ressentiment, à la colère, sinon parce qu'on a blessé noire humeur, et que l'on ne nous a pas permis de la contenter? Pourquoi encore ne pouvons-nous souffrir certaines manières du prochain , sinon parce qu'elles sont contraires à notre humeur? D'où vient que, loin de nous montrer soumis à Dieu , dans les divers accidens de la vie , nous en murmurons? N'est-ce pas parce qu'ils ne s'accordent point avec les vues que nous avons pour satisfaire notre humeur ? Ce qui la met à la gêne nous déplaît et nous trouble : ô déplorable et cruelle maladie ! elle a pris son origine dans le jardin d'Eden : notre premier père en y goûtant, avec le fruit défendu, la pernicieuse satisfaction de contenter son esprit et d'agir par lui-même, ne devint pas immortel et indépendant comme Dieu ; mais au contraire se rendit esclave de ses sens, lui qui en était auparavant le maître , et fut ainsi la proie des passions qui sont les maladies de l'ame.

Cependant, grâces immortelles en soient rendues à notre libérateur , il n'est ni langueur , ni maladie dont nous ne puissions être délivrés : il nous a offert la grâce pour remède , et c'est par elle pie vous pouvez vous soustraire â cette humeur qui en est le principe : veillez sans cesse pour ne lui laisser aucune influence sur vos déterminations: rejetez toutes ses suggestions; si peu que vous vous permissiez de les écouter, elles ne tarderaient pas de vous dominer , et le démon , ennemi perpétuel de votre bonheur, s'en servirait pour vous nuire.

V. Difformité du caractère opposé à (a douceur.

Autant la douceur a de quoi toucher et S€ faire admirer , autant l'humeur chagrine et inégale a de quoi déplaire et se faire mépriser. De quelle source vient-elle celte disposition si mauvaise ? de droiture naturelle, de franchise d'humeur, de zèle de la justice et de l'ordre , ou de quelque légitime raison. Ainsi pensent les ames possédées de ce mauvais esprit ; mais quand on veut, sans préoccupation, se juger soi-même à cet égard, ah! mon Dieu, qu'on recoimail bientôt la source empoisonnée d'une humeur inégale! La vanite n'entre-t-elle jamais dans cette disposition? N'est-ce pas souvent elle seule qui la donne? Si tel individu, par son mérite supérieur an nôtre , n'humiliait notre orgueil, ses paroles

et sa conduite n'auraient rien de rebutant pour nous; quand la maladie ou quelque disgrâce l'égale à nous , ou le met au-dessous de nous, sa supériorité n'étant plus à craindre, sa personne et ses manières ne révoltent plus, et la compassion prend souvent la place de nos dégoûts. On a eu souvent raison de nous être contraire ; mais parce qu'en nous contrariant, ou n'a point usé de toute la précaution possible pour ne pas nous fâcher, alors ce peu de ménagement nous trouble et nous aigrit plus que la contrariété même ne nous a mortifiés. L'amour de soi-même est un autre principe de tant d'humeurs bizarres qui bannissent la paix: aimons moins noire santé, notre repos, notre liberté, nous ne serons plus si vivement tentés de nous fâcher : un peu de renoncement à soi - mêmt donne bien de la paix à soi et aux autres. La petitesse d'esprit, ou la bassesse d'ame, sont les causes ordinaires de nosmécontentemens. C'est avoir bien peu de lumières, que de ne pas voir ou le peu de sujet qu'il y a de se tourmenter, ou l'injustice qui se trouve à faire éclater un grand trouble et un grand chagrin pour un sujet véritable, mais fort lé ger; ou enfin, le tort que l'on se fait en s'irritant, tort beaucoup plus grand que n'est celui qu'on nous fait souffrir et qui nous contrarie; car, un esprit de cette trempe, quand il n'est pas corrigé par la vertu , est rude et fécond en pensées, soupçons, défiances, jugemens les plus injustes; livré à toutes ses idées , il ne communique au cœur que des sujets d'antipathie, de dégoût, d'aversion et de haine. Juste ciel l se peut-il faire qu'on veuille èlre homme à ce prix? Qu'on soit seul ou qu'on ne le soit pas, on porte partout son bourreau. Quand une humeur de cette nature a gagné l'esprit,et le cœur, les craintes, les défiances, les jalousies, l'envie, le désespoir, les souhaits qui ont pour objet la mort de ceux qu'on n'aime pas, le chagrin de les voir plus heureux qu'on ne voudrait; enfin l'accablement, la désolation d'esprit qui nous fait souvent souhaiter la fin d'une vie que tout agite et que tout trouble, voilà à quoi expose une humeur qui n'est pas gouvernée par les principes d'une douceur chrétienne. Dieu a-t-il tort, quand il nous présente des lois tout opposées à celles d'un mauvais naturel ? et n'est-ce pas à notre bonheut même sensible qu'il travaille, quand il veut ijue nous domptions ce que je pourrais nom

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