comme une paille, et pointus comme une épingle. C'est que le tout petit travail de ces instruments exigus correspond parfaitement à la toute petite ambition de leurs facultés poétiques. Ils procèdent par fétus pour arriver au mignon, en passant par le peigné. Une fois le papier couvert d'imperceptibles travaux, présentant un ensemble soyeux, ils sont satisfaits; et le ciel me garde de troubler leur bonheur! Mais, entre nous, n'espérez jamais rien de celui qui, après quelques essais, ne sent pas le besoin d'un pinceau plus gros.

Mais si les petits pinceaux conduisent là, il est vrai de dire que les gros pinceaux, même les bons, ont aussi leurs dangers. C'est à l'artiste à asservir son instrument; mais il arrive souvent qu'il asservit l'artiste. Si son pinceau ne le seconde pas dans la voie où il veut entrer, c'est lui qui le suit dans celle qu'il lui ouvre. Il se proposait de traiter un arbre avec sévérité, mais il trouve un pinceau badin, et le voilà qui oublie son modèle et badine son feuillé. Il voulait procéder par teintes larges et simples; mais voilà que son pinceau le séduit par certaines promesses de le seconder mieux autrement, et il se livre à son pinceau. C'est ainsi que, en fait de lavis, le naturel se fausse, l'intention s'efface, et le vrai se perd.

On dit quelquefois d'un artiste que son pinceau est vrai, naïf, bonhomme. Ne vous y trompez pas; ce n'est pas le pinceau qui l'est, c'est son talent; et il ne l'est que pour avoir su dompter le pinceau. Celui-ci était peut-être un fort mauvais sujet, ne demandant pas mieux que de l'entraîner à mal; mais il a su ne lui rien accorder. C'est tout le secret; peu de gens le savent, même parmi les habiles.

Candeur, naïveté, bonhomie, simplicité, ce sont les plus précieuses qualités du lavis, celles qui compensent le mieux l'absence des autres, celles surtout que ne remplacent ni l'habileté, ni l'adresse, ni même le talent. Signalons donc, en passant, le pinceau comme un drôle qui leur tend souvent des pièges.

CHAPITRE X.
Du papier.

Des trois instruments dont je me suis proposé de parler, l'encre de Chine, le pinceau, le papier, ce dernier est le plus passif: il laisse faire etne fait rien; il prête son dos, etvoilà tout. Léger, paresseux, passif, n'ayant qu'une valeur d'emprunt, destiné à changer souvent de maître, il inspire une médiocre .estime et peu d'attachement. D'ailleurs il ne sert qu'une fois.

En fait de papier à laver, les Chinois sont encore au premier rang. Leur papier, admirablement collé, tient l'eau comme une toile cirée; il est d'une pâte fine, transparente, et d'une teinte aimable et séduisante que nos procédés ne sauraient imiter, parce qu'elle est naturelle et non factice. Mais surtout il a une qualité qui le distingue de tous ses confrères : c'est de prêter l'harmonie au travail qu'on lui confie; en même temps qu'il donne et conserve aux teintes légères une délicatesse extrême, il tempère, assourdit, veloute les teintes fortes, et fait valoir les unes par les autres. Tous les papiers ont un défaut: le sien, c'est d'être rétif aux premières teintes, ce qui tient au duvet soyeux qui couvre toute sa surface.

Le papier de Chine est donc d'une qualité supérieure; mais il faut être déjà habile, soit pour en goûter les propriétés, soit pour en tirer parti. De plus, il est rare et cher.

L'ancien papier de Hollande présentait des qualités analogues, quoique inférieures; mais celui qu'on fabrique maintenant dans ce pays n'offre plus que des avantages secondaires, et sa renommée a pâli devant celle des papiers de France et d'Angleterre.

A ce dernier pays la palme. Excepté la teinte et la transparence du papier de Chine, le papier anglais possède, au premier degré, toutes les qualités propres au lavis : colle parfaite, éclat, solidité, pâte magnifique, grains de toute espèce; et quant à la sûreté, à l'emploi facile et agréable, il est sans pareil'.

Les papiers français, moins chers, tout aussi beaux, ne sont jamais si bien, si également collés; or ceci est la condition principale. Meilleurs peut-être, ou tout aussi bons pour certains genres, comme pour le travail pointillé, pour les fleurs, ils se prêtent moins bien à un lavis franc, large, hardi; ils supportent moins bien un grand nombre de teintes superposées, et se fatiguent plus vite. Que si pourtant je suis Français, et par conséquent jaloux de toutes les gloires de mon pays, je proclamerai la supériorité des papiers français, et je dirai toujours que la France n'a rien à envier à ses voisins; mais, dans le fond de mon cœur, je confesserai que le papier anglais est le premier de tous ; j'en aurai toujours une provision secrète, et quand on m'empruntera du pnpier, je donnerai de celui d'Annonay, pour la gloire de la France, et pour ménager mon Wattman!

Pour le lavis, achetez donc du papier anglais d'Angleterre.

CHAPITRE XI.
Où l'auteur se prend ds parole avec un philosophe.

Le goût, ou plutôt la passion des beaux-arts, engendre chez l'homme des traits qui, de loin, et aux yeux d'un philosophe myope et sans lorgnon, ressemblent tout à fait à la niaiserie la mieux caractérisée.

Ainsi, pour celui qui a cette passion, la moindre babiole te

4. La papeterie de la Sarrez (canton de Vaud), où ont été naturalisés les procédés anglais, a déjà produit des essais de papier à laver qui approchent de ires-pres de la perfection des véritables papiers anglais. L'habileté, la persévérance et l'esprit de perfectionnement qui distinguent les chefs actuels de cet établissement, nous font croire qu'avant peu leurs papiers auront remplacé dans notre pava les papiers de fabrique anglaise.

nant à son art l'occupe sérieusement, fait événement dans sa journée, dans sa semaine. Qu'on lui parle de quelque nouveau papier, d'une autre manière d'user du sien, d'un secret poui réserver les clairs ou pour fondre les ciels, il a hâte d'en faire l'épreuve, il oublierait pour cela son dîner. Le voilà bientôt qui se délecte amoureusement à de petits essais anodins, et, s'il survient un confrère, un seul de ces brimborions va suffire àtrois heures d'intarissable entretien. Cependant le philosophe hausse les épaules et se gausse d'eux.

Moi, de mon côté, je prends mon lorgnon et je toise ce philosophe; car je n'aime pas que les philosophes se moquent de mes amis.

c Ces enfants, monsieur (car c'est vrai, les artistes sont enfants), ces enfants vous paraissent des niais, et vous vous grandissez de tout ce que vous retranchez à leur taille.... Ne serait-ce point déjà là le plus grand plaisir que vous y trouvez?

c Ces enfants, pensez-vous, feraient bien mieux de s'occuper de choses plus sérieuses. Entendez-vous la politique, les fonds? Je nie. Entendez-vous le prochain? Je nie encore. Entendezvous leurs occupations? C'en est une branche. Entendez-vous la science, la philosophie? Ce n'est pas leur affaire. »

Et puis, je lui dis encore (car nous avons aussi une rancune contre les philosophes) : « Prenez votre lorgnon, et regardezvous; regardez vos confrères: Pythagore et sa fève, Épicure et ses atomes, Platon et son âme du monde, Descartes et ses tourbillons, Kaat et ses logogriphes, et tant et tant qui ont passé leur vie à regarder dans le cerveau au travers du crâne, à chercher le monde dans les nuages, à taper sur des abstractions pour en faire sortir la morale. Entre eux tous qu'ont-ils fait, depuis le commencement du monde? Pas un pas ! Oscillé, voilà tout; et d'ailleurs la métaphysique, qui est votre affaire, n'est-elle pas le plus grand des enfantillages connus! Si vous n'êtes pas des enfants, qu'êtes-vous donc? »

Après quoi je lui tournerais le dos, crainte de la dialectique.

CHAPITRE XII.
D'un quatrième instrument.

Sous le chef des instruments, je range le maître. A force de divaguer, j'allais l'oublier.

Le maître est instrument, en ce sens qu'il concourt au résultat. Il est le plus important des quatre, en ce sens qu'il est un instrument actif, intelligent, et que son influence bonne ou nuisible n'est pas bornée au dessein présent, mais s'étend jusqu'aux dernières limites de la route que vous avez à parcourir.

C'est donc chose majeure, critique dangereuse, que le choix d'un maître ; aussi je ne m'étonne point d'avoir connu tels qui, plutôt que de choisir, s'en passaient.

CHAPITRE XIII.
Du maître par excellence.

Le maître des maîtres, le seul infaillible, le seul excellent, c'est la nature, ou plutôt c'est l'unique maître; car remarquez bien que l'artiste duquel vous recevez des leçons n'a d'autre emploi que celui de vous redire les enseignements qu'il tient d'elle. 11 est répétiteur, et non pas maître. .La nature, c'est l'ensemble des choses dans le monde moral et dans le monde physique. Mais pour nous, modestes aspirants au lavis à l'encre de Chine, la nature, c'est une bribe de cet ensemble, un coteau boisé, deux chèvres, un pâtre.... Que sais-je? moins encore, un bout de pré, un âne au soleil.

Prenons ce bout de pré, et laissons-y l'âne. C'est au moyen de la forme, de la couleur et de l'effet, que je puis en saisir l'image et la transporter sur le papier. Eh bien! la nature me

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