qui nous a condamnées à un éternel exil, nous a imposé des loix cruelles & barbares , qui ne nous permettent de jouir d'aucun repos. Nous arrivons ici avec noTre Maitresse à l'ombre de votre grandeur, dans l'espérance d'y trouver ce Roi fameux, qui se fait nommer dans le monde le grand Artus, Roi de l'Ifle d'Angleterre, pour demander à V. M. si elle n'a point entendu dire en quel lieu il peut être. Il y a déja quatre ans que nous voïageons avec sa sœur Urgande la Déconnuë. Nous avons couru toute la mer noire , & vous voïez devant vous des Demoiselles de sa Cour qui le pleurent sans ceífe. L'Empereur ne lui donna pas le tems d'en dire davantage. Dès qu'il sçut que la sage Urgande sœur du Roi Ar-tus étoit arrivée , il se leva de table & prit le chemin du Port avec tous les Chevaliers. Ils monterent dans le Vaifleau , où ils trouverent Urgande fur un lit noir & vêtuë de velours noir , la tenture de tout le Bâtiment étoit de la même couleur. Elle avoit auprès d'elle cent trente Demoiselles toutes d'une grande beauté & qui n'avoient que seize ou dix-sept ans.

L'Empereur fut reçu avec tout le res*c. x pect: pect: qui lui étoitdû. Quand il fut assis » il dit : Consolez-vous, généreuse Reine , dans peu vous reverrez ce que vous cherchez avec tant d'inquiétude. Je íuis charmé de Votre arrivée, je pourrai vous rendre tous les honneurs que vous mérités. Il est venu chez-moi quatre Demoiselles de votre part qui m'ont demandé des nouvelles du Roi des Anglois. Tout ce que je puis vous dire, c'est que j'ai en ma puissance un Chevalier de haut état que personne ne connoît, & dont jamais je n'ai pû sçavoir le nom. 11 a une épée très-particuliere qu'il appelle Scalibor, 8c qui me paroit très bonne, il est accompagné d'un vieux , Chevalier qui se fait appeller Foi sans pitié. Quand la Reine Urgande eut entendu ces paroles , elle se leva promtement 2c se jettant à ses genoux, elle le conjura de lui permettre de voir ce Chevalier. L'Empereur le lui promit, & l'aïant relevée, il lui donna la main pour aller au Palais. Lorsqu'ils y furent arrivés, il la mena dans une chambre où il y avoit une très-belle cage d'argent.

Dans ce moment le Roi Artus qui y étoit enfermé tenoit son épée nue sur ses genoux, &c la tête baissée, il la regardoit avec une extrême attention. La Reine Urgande le reconnut d'abord ; mais quelque chose qu'elle lui pût dire, il ne voulut pas lui répondre. Foi sans pitié le reconnut aisément, il courut aux bords de la cage pour lui faire la révérence, &c lui baisa la main. Le Roi Artus toujours dans la même situation , dit:

Le devoir des Rois efl: d'inspirer la vertu , les biens de l'autre vie font les seuls désirables. Les saints Docteurs & les Philosophes conviennent également que qui possede une vertu, les a toutes , &c que c'est n'en posseder aucune , que de manquer d'une feule. Je vois donc ce malheureux monde tourner & aller de mal e'n pis. Je vois des hommes pervers qui trompent en amour , & qui font dans la prospérité ; des Dames &c des Demoiselles qui aimoient autrefois avec loïauté , & qui se rendent à l'or & à largeur. Mais, lui dit le Chevalier Foi sans pitié, à l'instigation de la Princesse, n'y a-t-il personne au monde qui aime véritablement? & puiíque V. M. voit tout dans son épée, que doit aimer une Demoiselle? Je vais le voir , répondit le Roi, puis je le dirai. Et s'étant tû quelque tems , il reprit ainsi : Amour , haine, désir, espé■ rance, tance, désespoir, crainte, honte, hardiesse , colere , plaisir & tristeíse, voilà- tout ce que doit penser une noble & chaste Demoiselle. Foi sans pitié lui demanda ensuite quels étoient les défauts des hommes. Lorsqu'il eut regardé dans son épée, il dit : Sage sans bonnes œuvres , Vieux fans honneur , Jeune fans obéissance, Riche sans miséricorde , Evêque sans foin, Roi fans bonté, Pauvre fans humilité , Chevalier fans vérité, Fourbe sans remords, Peuple sans loix. L'Empereur lui demanda quels étoient lés biens de nature? Le Roi répondit qu'il y en avoit huit ; grande postérité, grandeur &c beauté de corps, grande force , grande legereté , santé, bonne vûë, jeuneíse & gaïeté. L'Empereur voulut (savoir ensuite quels font les devoirs d'un Souverain. Le Roi, répondit, il doit conserver la paix & l'union dans ses Etats; avoir toujours la justice pour l'objet de toutes ses actions ; éviter toute efpece de tyrannie ; ne rien faire que dans la vûë de Dieu ; aimer son peuple comme son pro

Ïire fils; avouer qu'il est fils de l'Eglise, a défendre de toutes ses forces, & travailler à l'augmentation de la Foi ; il doit ctre bon, fidéle & véritable envers ses Sujets, jets , punir les méchans, protéger les mal-* heureux & tous ceux qui aiment la vertu.

Après diverses questions ausquelles il répondit avec la même sagesse, on ouvrit les portes de la cage, où entra quiconque le vouluté On ôta au Roi ion épée, & dans le moment il ne se souvint plus de tout ce qu'il avoit dit. L'Empereur la lui fit rendre pour lui demander ce que c'étoit que l'honneur , chose que jamais ne lui avoit pû dire , ni Chevalier , ni Docteur. Le Roi Artus regarda son épée , & dit: Rien de plus nécessaire dans une haute naissance que de connoître l'honneur. Ceux qui ont des sentimens nobles l'aiment & le recherchent sans cesse. Comment pourroientils l'acquerir s'ils ne le connoissoient pas? L'Empereur pria ensuite Foi sans pitié de lui demander ce qui étoit nécessaire à l'homme d'armes ? Il doit, dit-il, pouvoir soutenir le harnois , supporter la faim , la sois, les veilles, les insomnies & toutes sortes de maux & de fatigues , il doit exposer continuellement sa vie

Eour la justice & pour le bonheur des ommes ; par ce moïen il ira en Paradis tout autant que s'il étoit Vierge ou qu'il eût été Religieux; qu'il voie répandre son "sanS

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