soupe aux tripes ! A cette nouvelle tous les corps rejoignent, et la soupe aux tripes, destinée primitivement à une société du pays, nous est servie. C'est très-bon, quand on meurt de faim surtout. Le bouillon est clair, les tripes rares; ça ressemble à la soupe au caillou, quand le caillou était encore tout seul. Pendant que nous sommes à l'œuvre, les voitures rejoignent et viennent prendre place autour de notre chaudière, que nous quittons prudemment avant que la société du pays arrive demandant sa soupe aux tripes.

Nous approchons de l'un des golfes du lac de Lugano. L'on s'en aperçoit deux heures à l'avance et bien longtemps avant de voir l'eau. En effet, des bateliers avides viennent jusque-là pour mendier auprès du voyageur la préférence pour leur bateau. M. Tôpffer a beau dire qu'il n'en veut ni un, ni deux, ni point, il lui faut pendant deux heures subir les exhortations, les raisonnements, les offres de ces importuns industriels, qui ne nous laissent tranquilles qu'à Capo di Lago, lorsqu'ils nous ont vus défiler à pied devant le port. Mais aussitôt en voici d'autres, ceux de Bissone, une heure plus loin, qui sont pareillement venus à notre rencontre, et qui nous font pareillement la conduite jusqu'à Bissone. Pour nous en débarrasser, nous entrons dans le bac qui stationne en cet endroit, et nous mettons entre eux et nous un bras du lac.

Dès ici la contrée devient de plus en plus belle. Le lac de Lugano, avec ses hautes montagnes, ses golfes étroits, ses rivages escarpés et une riche végétation, nous plaît plus que celui de Come. Il est vrai que dans ce moment le ciel est à l'orage, en sorte que l'éclat et le mouvement des nuages ajoutent un charme de plus à la beauté du spectacle. Pendant que nous sommes à le considérer du haut d'une esplanade de rochers, dont nous donnons le croquis à la page suivante, la foudre éclate et la pluie tombe. C'est la première fois depuis notre départ de Genève, mais c'est assez pour que nous arrivions haletants et rincés à Lugano.

[graphic]
[graphic]
[ocr errors][ocr errors][graphic]
[graphic][merged small][merged small]

La pluie continue de tomber à torrents. Chacun comprend la chose, et se rendort jusqu'à nouvel ordre. Le nouvel ordre, c'est, vers neuf heures, le déjeuner, suivi d'une délibération où il est décidé qu'on ne décidera rien au sujet du départ avant midi. Aussitôt chacun de profiter de ce temps d'arrêt pour mettre à jour sa correspondance. On écrit sur les tables, sur les fenêtres, sur la cheminée, sur tout ce qui fait saillie, et l'on dirait les bureaux d'un ministre au moment d'une gesticulation insolite des télégraphes.

Midi sonne, on délibère de nouveau ; et comme la pluie tombe avec une violence croissante, on décide à l'unanimité que, l'hôtel étant excellent, on emploiera cette journée à se délasser au sein du petit foyer domestique que nous nous sommes créé dans la chambre de Blanchard. Aussitôt ce parti pris, l'on s'adonne aux jeux d'esprit, aux jeux à gages, à tous les jeux que peuvent jouer vingt personnes confinées dans une chambrette. L'esprit n'abonde pas, mais les rires vont leur train ; et voici que la pluie cesse, que le soleil perce les nuages et vient dorer la nature encore toute mouillée et grelottante. Nous faisons une sortie. Les montagnes du côté des Alpes se sont couvertes de neige, et le froid Irès-vif nous oblige à établir des courses olympiques, les unes sur deux pieds, les autres à cloche-pied, tout en nous dirigeant vers un couvent de capucins,

[graphic]

où se voient des fresques de Luïni. Les fresques sont remarquables, mais les capucins, pouah! ignobles, stupides, sales, intéressés, et n'ayant pas l'air de se douter seulement du côté relevé de leur vocation. C'est ce qui a lieu souvent dans les ordres religieux. La pensée religieuse a présidé à l'institution de l'ordre, ensuite les intérêts de 1 ordre ont étouffé la pensée religieuse; puis, les intérêts assis, sont venus les moines, fruges constimercnati.

Au retour de notre promenade, nous voyons dans la rue, perdu sous une touffe de cheveux,

qui ? ce même moustachon

grêle que nous rencontrâmes l'an passé à Zug, au milieu d'une ou deux familles fuyant le choléra. Il est tout aussi grêle, tout aussi verdâtre, mais moins écrasé qu'à Zug, où, au milieu de vachers rubiconds et colossaux, il faisait l'effet d'une belette parmi des oursons. Il nous reconnaît et nous considère avec curiosité. Apparemment nous lui rappelons des temps où il avait bien plus de peur que de mal. Nous ne voyons ni sa grosse maman, ni son frère l'abbé aux cheveux plats et coupés carrément.

Rentrés à l'hôtel, nous allons nous mettre à table. Non loin de nous dînent deux gigues silencieuses , deux de ces cosmopolites blasés, comme on en rencontre parfois dans les hôtels. Plus loin, par une porte qui s'ouvre et se referme, nous entrevoyons une belle dame qui fume un cigare. C'est à la façon de Sand. Sand

[graphic]
[graphic]
« PreviousContinue »