ressentie ces derniers jours du ton, de l'air et des manières de leurs hôtes auprès d'elles. •

Elles me dirent aussi qu'elles avaient beaucoup réfléchi sur leur situation, sur leurs torts envers leurs familles et sur ce qu'il était impossible qu'elles abusassent beaucoup plus longtemps des bontés que j'avais pour elles, au grand détriment de mes affaires et au risque de compromettre jusqu'à ma sanlé par le surcroît de courses et d'inquiétudes qu'elles imposaient à mon grand âge ; qu'en outre leur alarme au sujet du comte et de ce qui devait lui être arrivé pour qu'il se trouvât obligé de les laisser ainsi sans nouvelles et sans argent étant arrivée à son comble, l'heure était venue de tâcher d'y mettre un terme sans plus tarder ; que, d'un autre côté, dans l'impossibilité où elles se trouvaient de s'adresser directement à lui, puisqu'aucune de leurs lettres ne paraissait lui être parvenue, elles étaient décidées à mettre leurs propres familles au fait de leur situation, en implorant leur pardon et en les suppliant en même temps de faire prendre à Hambourg des renseignements au sujet du comte; qu'en conséquence, aussitôt que Rosa serait rétablie, elles s'occuperaient ensemble d'écrire à leurs parents et qu'elles me prieraient de donner a cette démarche un poids qu'elle n'aurait pas sans cela, en écrivant moi-même une lettre dans laquelle, tout en confirmant la sincérité de leurs sentiments, j'intercéderais en leur faveur. Comme elles achevaient de m'exposer ce sage projet, qui était de tout point conforme à ce que j'avais compté leur proposer moi-même, la cloche de la cuisine se fit entendre. Aussitôt les deux amies, saisies d'épouvante, se rapprochèrent de moi en saisissant mes mains et en m'entourant de leurs bras. Ainsi que hier, la femme Muller venait de sortir, et comme j'étais entré dans la maison par une allée qui est du côté de la prison, en sorte que du galetas l'on avait pu voir sortir la femme Muller, sans d'ailleurs s'apercevoir de ma venue, je résolus d'aller moi-même ouvrir la portc afin de m'assurer si ce n'était point le jeune monsieur lui-même qui tentait ainsi de s'introduire subrepticement, quitte à trouver ensuite une excuse h sa hardiesse dans l'ardeur même de ses sentiments et dans le désir d'entretenir ces dames de ses vœux ou de ses projets. Ayant donc prié Rosa et Gertrude de me laisser libre de ma personne, et de s'enfermer dans leur chambre jusqu'à ce que je fusse revenu auprès d'elles, je traversai la cuisine tout doucement, j'allai me placer derrière la porte, et, au premier coup de cloche qui se fit entendre de nouveau, j'ouvris soudainement: autant que l'obscurité de l'escalier me permettait d'y voir, je discernai une femme coiffée d'une barrette ou coiffe noire, et vêtue d'ailleurs comme le sont les filles du canton de Vaud qui viennent servir à Genève. «Que vous faut-il? » lui dis-je. Et, remarquant qu'au lieu de me répondre, elle se disposait à redescendre précipitamment l'escalier, je la saisis par le bras, je l'entraînai dans la cuisine, et, sous ce déguisement d'une domestique de bonne maison, je reconnus la fille Marie!

« Ah! c'est toi, lui dis-je, tout en refermant la porte; tu vas alors me conter ce qui t'amène et ce que signifie ce billet que tu viens de soustraire "a mes regards. » Comme elle ne se hâtait pas de parler : « Songe bien, ajoutai-je, que tout mensonge serait ici dangereux, car il n'aboutirait qu'à détourner sur toi la sévérité de la police, au lieu de la laisser se diriger sur celui qui t'envoie. Alors elle sortit le billet de dessous son mouchoir,et me l'ayant livré : «Je me moque bien de la police, s'écria-t-elle d'un ton plein d'effronterie; j'apportais une lettre à madame Miller pour qu'elle la remît à des dames qui logent chez elles. C'est tout, et ce n'est pas de quoi me faire pendre, je crois!... A présent, laissez-moi partir.— Un moment, lui dis-je, pendant que j'ouvrais le billet pour m'assurer que ce devait bien être là l'objet de son message. » Mais, pendant que j'étais occupé à le lire, madame Miller renira. Alors, sans en avoir l'air, j'observai attentivement son attitude, son regard, sa curiosité même, et après que je me fus bien convaincu qu'elle ignorait absolument qui était cette femme, et qu'en conséquence sa sortie, au lieu d'avoir été le fruit d'une criminelle complicité, avait été au contraire entièrement fortuite, je rcployai tranquillement le billet, je le mis dans ma poche, et je dis à celle qui venait de mêle rendre: « C'est bon ; vous pouvez aller. »

Quand Marie se fut éloignée : « Eh bien ! madame Miller, comment vont les choses par ici ? Notre jeune dame, à ce que je vois, a été bien souffrante. — Votre jeune dame, réponditelle avec humeur, votre jeune dame n'est pas la mienne. Quand on s'enferme tout le jour à clef, ce n'est assurément pas pour bien faire. On vous abuse, monsieur Bernier, et je vois venir que c'est nous qui porterons l'endosse de votre erreur. Ignorez-vous donc qu'elles ont vendu leurs robes et leurs bijoux pour pouvoir payer leur folle dépense à l'hôtel? ignorez-vous que l'une d'elles...— Vos propos, dame Miller, repartis-je en l'interrompant, ne sont guère charitables. Au surplus, puisque ni le jeune âge, ni l'abandon, ni l'infortune, n'ont de pouvoir pour vous rendre compatissante, voici deux motifs qui vous engageront du moins à patienter. L'un, c'est qu'avant deux ou trois semaines au plus, ces dames auront quitté votre maison pour se rendre auprès de leurs familles; l'autre, c'est que je me fais garant que vous n'aurez pas une obole à perdre sur ce qui vous sera dû par elles au moment de leur départ. » Là-dessus je quittai la femme Miller, et, ayant frappé à la porte de la chambre, Gertrudevint m'ouvrir.

XXIII

L'on peut juger l'état d'anxiété dans lequel je retrouvât les deux amies. Sans rien dire elles interrogeaient ma figure, mon regard, chacun de mes gestes, et quand j'eus retiré le billet de ma poche : « Qu'est-ce? s'écrièrent-elles avec un mouvement de frayeur. — C'est, repartis-je, une lettre d'amour qui est principalement à votre adresse, Gcrtrude, mais n'en concevez pas de chagrin, mon enfant, car elle vient du même monsieur qui vous a toutes les deux outragées à l'hôtel, en sorte que ce n'est point ici un affront nouveau. Il y a plus, si je ne connaissais pas d'ailleurs et par moi-même ce qu'il faut penser de celui qui a écrit cette lettre, je serais exposé à le juger sans trop de défaveur, tant les sentiments qui y sont exprimés paraissent sincères, et tant la forme dans laquelle ils sont exprimés est irréprochable. Mais, mes chères enfants , c'est ainsi qu'en tout temps les loups ravisseurs, pour pouvoir approcher de leur proie , se couvrent d'une peau de brebis , et qu'ils contraignent leur roix rauque à ne faire entendre que d'innocents bêlements. » Après que je leur eus dit ces mots, je lus la lettre a haute voix. Le jeune monsieur y débutait par des excuses polies an sujet de la scène de l'hôtel dont il rejetait le malheur, en partie sur sa propre inexpérience, en partie sur la manière

tout-à-fait erronée dont j'avais interprété sa démarche; mais en reconnaissant toutefois qu'en ces choses, une morale chrétiennement rigide, à la condition qu'elle se laisse désabuser lorsque l'honnêteté-des intentions a été plus tard reconnue, ne saurait jamais être blâmée d'avoir trop tôt pris l'alarme et d'avoir recouru à des précautions même superflues. Après cela, venant à ses sentiments envers ces dames, le jeune monsieur en faisait la peinture la plus délicate , jusqu'à ce que, passant peu à peu à Gertrude , il marquait pour elle une passion sérieuse , profonde , maîtresse de son âme tout entière, et faite, selon que le ciel en ordonnerait, pour lui valoir une incomparable félicité, ou pour le plonger dans un désespoir qui aurait au moins pour effet d'abréger certainement ses jours; qu'au surplus, s'il s'élait décidé à faire connaître l'état de son cœur, c'était dans l'intention que ces dames pussent s'expliquer ainsi l'élan inconsidéré qui l'avait porté à faire sa démarche de l'hôtel, et non point dans l'idée d'être prochainement admis à les voir, quelque désir qu'il en eût, et encore moins dans l'idée d'obtenir du retour de la part de Gertrude, quand même son repos, son bonheur et sa vie étaient à ce prix; que son seul et incertain espoir était dans le cours du temps et dans la respectueuse ardeur de ses sentiments.

La lecture de cette lettre produisit sur ces dames la même impression de dégoût qu'elle avait produite sur moi, et peutêtre , comme moi aussi, firent-elles, entre ce langage et celui que le comte avait naguère tenu à Rosa, un triste rapprochement; se rappelant que c'était à des protestations toutes semblables qu'elles avaient cédé pour conclure, sans la participation de leurs familles, un mariage clandestin. Tout au moins me marquèrent-elles un grand regret d'avoir consenti à eu écouter la lecture, sans aller pourtant jusqu'à insister sur ce qu'elles pouvaient y avoir remarqué de platement romanesque ou de follement exagéré. « Mrs

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