min, je me dirigeai droit sur l'atelier de Miller. Je n'y trouvai qu'un ouvrier qui me dit que son maître n'était pas encore descendu à son ordinaire, en sorte que, de plus en plus inquiet, je montai en toute hâte à l'appartement.

C'est la femme Miller qui vint m'ouvrir. Dès l'abord elle me parut réservée ; mais, quand nous nous trouvâmes dans la cuisine, je crus remarquer alors que, surprise par ma venue qui ne tombait jamais sur cette heure-là, elle avait, en me voyant, comprimé et essuyé précipitamment des larmes qu'elle était en train de verser. « Qu'y a-t-il, madame Miller? » lui dis-je; puis, pour lui épargner la tentation de mentir : « Serait-ce que déjà le contact avec les vicieux a fait pénétrer le vice dans votre maison ? Je sais votre équipée de hier, par votre petit garçon, et d'ailleurs, pendant que vous profaniez ainsi le jour du Seigneur, j'ai dû héberger vos pensionnaires qui se trouvaient mises à la rue. » Alors, se prenant à ce dernier reproche afin d'éluder l'autre, la femme Miller me protesta qu'en ceci il n'y avait rien de leur faute, puisque, étant partis de bonne heure, après avoir laissé dans la maison les choses dont ces dames pourraient avoir besoin, et leur dîner tout préparé, ils n'avaient certes pas pu s'imaginer que l'une d'elles étant malade, et toutes les deux ne sortant jamais, elles iraient choisir tout exprès, pour se mettre en campagne, le seul dimanche de l'année où eux, les Miller, s'étaient accordé la récréation d'une pauvre petite partie de plaisir. « Pauvre en effet, repartis-je en l'interrompant, puisqu'elle est sitôt suivie de pleurs. Au surplus, où est Miller? c'est à lui que je voudrais parler. — II est à son atelier, » répondit-elle.

« Femme Miller, lui dis-je alors, quand vous parlez ainsi, il est heureux, n'est-ce pas, que vos enfants ne se trouvent pas dans la cuisine, sans quoi ils apprendraient par l'exemple de leur propre mère comment on ment devant le Seigneur. .Miller n'est pas à son atelier : il n'y est pas même descendu aujourd'hui, et, rien qu'à votre air, à vos paroles, à vos larmes que vous avez essuyées en me voyant, je parierais, moi, que quelque honte bien légitime vous porte à vouloir me cacher où il est. — C'est vrai, » dit-elle alors, vaincue par mon reproche, car cette femme, si elle était faible, n'était pas déshonnête. « Qu'a-t-il donc fait, femme Miller? et dites-moi tout, puisqu'aussi bien, fragile comme vous l'êtes, l'amitié de votre pasteur pourra, je le vois, vous devenir de bon secours. » Alors elle me conta en sanglotant que, pour la première fois de sa vie, son mari s'était trouvé ivre la veille au soir; qu'à cause de ses enfants, devant lesquels il proférait des discours affreux, et aussi dans la crainte qu'il n'effrayât ces dames par quelque scandale, elle avait dû le laisser dans une petite auberge de Chêne où il avait passé la nuit ; que ce matin il était arrivé au logis sombre et colère, et qu'au premier mot de reproche qu'elle avait hasardé de faire entendre, il s'était jeté sur elle et l'avait maltraitée; qu'alors, pour éviter du bruit, elle s'était réfugiée dans la cuisine où elle était effectivement à verser des larmes au moment où j'avais frappé à la porte. » Après s'être soulagée par ce récit, la fcmme Miller se tut, et elle continua de pleurer sans contrainte.

« Hélas! ma pauvre dame Miller, je vous l'avais dit, et le psaume vous l'avait dit avant moi:

« Heureux celui qui fuit des vicieux

» Et le commerce et l'exemple odieux »

Mais, comme tant d'autres, vous avez voulu compter sur vos lumières, sur votre force, sur votre sagesse mondaine, oubliant qu'il n'y a de lumière, de force et de sagesse qu'eu la loi de Dieu, et que quiconque a cessé de s'y cramponner au milieu de ce déluge de perversités et de corruptions qui inonde la terre, bientôt flotte, se débat, si encore il ne se noie. Je parlerai à Miller; mais faites moi, quant à vous, le serment devant Dieu de ue plus revoir jamais le méchant qui hier vous a souillés du venin de sa société et de ses bienfaits, comme aussi de trahir auprès de moi ses démarches, quelque in si uni liantes qu'elles puissent vous paraître, s'il arrivait qu'il eu hasardât de nouvelles. Car, de mon côté, je vous assure bien qu'au premier manque de droiture à cet égard, soit de votre part, soit de celle des vôtres, immédiatement je retire ces dames du sein d'une famille empoisonnée, et, rompant avec vous tous, femme Miller, je vous abandonne avec mépris à ce loup ravisseur, puisque vous aurez volontairement, et sans excuse, préféré sa garde perfide à celle du berger fidèle! » Saintement épouvantée par ces paroles, la femme Miller me fit un grave serment, et comme elle me suppliait avec sanglots de ne jamais l'abandonner: « Cela, lui dis-je, dépendra de vous. Dans quelle intention ce monsieur vous a-t-il traités hier ? »

Alors elle me conta que «e monsieur ayant fait travailler sou mari, celui-ci s'était insensiblement trouvé en relaiiou avec lui sans qu'il y eût de sa faute, et que de petits cadeaux qu'il avait faits ensuite aux enfants l'avaient elle-même portée à le voir de plus eu plus avec plaisir jusqu'à ce qu'enfm, se trouvant sur son départ, il était venu le samedi régler son compte, et leur proposer de les régaler le lendemain en famille , et à Salève, parce qu'il voulait avoir vu cette montagne avant de quitter le pays. Que du reste il ne les avait plus du tout entretenus de ces dames depuis quelques jours, si ce n'était une seule fois, pour dire qu'il avait aimé l'une d'elles, mais que c'était folie de se faire du tourment pour des beaux yeux, et qu'à Paris, où il va se rendre, les occasions ne lui manqueront pas pour faire un mariage bien plus brillant que celui où l'amour avait été près de l'engager. « A Paris? iuterrompis-je. — Oui, à Paris. C'est là tout, continua-t-elle, et c'est bien trop, puisque j'ai eu ce cruel opprobre de voir .Miller pris de vin, et mes enfants témoins, comme ceux do

Noé , de l'ivresse de leur père ! — Et vous êtes bien sûre qu'il part ? — Si sûre que Miller est chargé de lui acheminer au plus tôt ses meubles à Paris. —A Paris?—Oui, à Paris, mon bon monsieur Bernier. »

Là-dessus je quittai la femme Miller, bien convaincu de la sincérité de son récit, mais tristement persuadé, à cause de ce mensonge d'un voyageà Paris, quand j'avais vu de mes propres yeux le passe-port visé pour Bâie, que tous ces propos, et peut-être cette partie de montagne aussi, recouvraient quelque nouveau stratagème. Je me rendis ensuite auprès de ces dames pour leur recommander de redoubler de vigilance, et en même temps pour les presser de me livrer les lettres qu'elles devaient avoir écrites pour leurs familles. Mais, à cause de leur mésaventure d'hier, elles n'avaient pu se trouver prêtes pour le jour fixé , et elles venaient seulement de se mettre à l'œuvre. Je les exhortai donc à terminer sans désemparer ; et, pour éviter de leur faire perdre du temps, je les quittai presque aussitôt après leur avoir fait ces recommandations.

XXVIII

Ce même jour, à dîner, mon fils m'apprit qu'ayant eu l'occasion d'accompagner un de ses camarades à l'hôtel d'où j'avais retiré ces dames , tout en l'attendant, il avait aperçu le jeune monsieur qui s'occupait de préparatifs de départ, et qu'ayant fait quelques questions à ce sujet, on lui avait dit qu'en effet il devait quitter l'hôtel dans la journée de vendredi. Comme tout ceci se faisait publiquement, force me fut bien de croire à la réalité de ce départ, et je ne conservai plus d'inquiétude qu'au sujet de ce bruit intentionnellement répandu que le jeune monsieur partait pour Paris, tandis que j'avais vu son passe-port visé pour Bâie.

Après dîner, j'écrivis une lettre aux parents de Rosa et à ceux de Gertrude, puis je sortis pour reprendre le cours do mes affaires qui avait été si malencontreusement interrompu. Je trouvai qu'un de mes paroissiens que j'aimais était mort le matin, et si je n'eus point à regretter comme pasteur de ne l'avoir point assisté à ses derniers moments, c'est qu'il était de ceux-là qui, en quelque temps que ce soit, se tiennent ceints et prêts à comparaître. Toutefois, cette terrestre séparation d'avec l'un de mes bicn-aimés me fut douloureuse, et, en la rapprochant d'impressions bien récentes, il me sembla comme si le bon grain s'en allait

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