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d'autour de moi pour me laisser perdre dans l'ivraie. Ému à ces pensers, j'entrai dans une allée, et j'y donnai quelques instants cours à mes larmes.

Cependant, lorsque, vers huit heures du soir, je rentrai chez moi, j'y trouvai sur ma table deux cartes de visite où je lus: « Le baron et la baronne de Bulou. » Ne sachant que penser au sujet de cet incident, car je suis l'homme du monde qui est d'ordinaire le plus à l'abri de ces distinctions, j'allais me forger l'idée de quelque machination nouvelle qui se rattachait aux stratagèmes du jeune monsieur, lorsque la vieille qui fait notre petit service accourut dans ma chambre pour me dire qne déjà par dix fois on était venu de chez les Miller pour me chercher de la part de ces dames. Je n'en fus que plus convaincu qu'il s'était passé quelque chose de fâcheux, en sorte que, reprenant aussitôt ma canne et mon chapeau, je redescendis précipitamment dans la rue et je courus chez les Miller.

Ce fut cette fois Gertrude et Rosa qui, de leur chambre ayant entendu le coup de cloche, accoururent ponr m'ouvrir. Tout à la fois elles me prodiguaient des caresses, elles remerciaient Dieu , elles me montraient une lettre, elles me parlaient d'un baron , si bien que je leur dis : « Êtes-vous folles, mes enfants? » Alors, m'entraînant dans leur chambre, et après que j'eus insisté pour qu'elles me parlassent l'une après l'autre , elles me contèrent en somme que l'un des amis du comte , le baron de Bulou , était arrivé déjà hier au soir à Genève avec madame son épouse; qu'après avoir fait toute sorte de recherches pour découvrir leur demeure, il avait enfin été mis sur la voie par la nièce des Miller qui est employée dans une boutique de modes où la baronne était entrée pour s'y commander un chapeau; qu'introduit enfin auprès d'elles, le baron leur avait remis une lettre du comte , et qu'à partir de cet instant elles avaient perdu la tête de joie, de bonheur, de félicité incomparable. Ici Rosa,

retombant dans ses transports de tout à l'heure, se mit à baiser tour à tour la lettre, Gertrude et moi-même. « Mais encore, repris-je, que dit-elle, cette lettre, mon enfant? » Alors elle me la fit lire tout entière. Le comte, dans un style qui, pour l'ardeur et la tendresse passionnée des expressions , était tout-à-fait à l'unisson des sentiments de Rosa, lui marquait que, à peine arrivé à Hambourg, il y avait été atteint du typhus qui désolait cette ville, et que durant plusieurs semaines son état avait été si grave qu'on avait dû ne pas lui remettre les lettres qu'elle lui avait écrites ; qu'à peine convalescent, il les avait dévorées toutes à la fois pour ne pouvoir néanmoins , à cause de sa faiblesse excessive, répondre qu'à quelques-unes des plus récentes: cette réponse à des particularités dont plusieurs étaient intimes suivait en effet; que ne pouvant au gré de son cœur ni voler la rejoindre, ni supporter une plus longue séparation, il se décidait à accepter de ses amis le baron et la baronne de Bulou l'offre qu'ils lui avaient faite dès les premiers jours de sa maladie de venir à Genève pour les y chercher, elle et Gertrude, et pour les ramener auprès de lui; que le baron lui remettrait tout l'argent dont elle devait avoir un pressant besoin, et qu'elle voulût bien le prodiguer plutôt que de retarder d'un jour, d'une heure, son arrivée auprès de lui. Le reste de la lettre était employé tout entier en traits de tendresse aussi peu mesurés que ce dernier, et un post-scriptum contenait, outre quelques nouvelles indirectement obtenues des deux familles de Rosa et de Gertrude , le désir exprimé par le comte de quitter Hambourg aussitôt qu'il serait suffisamment rétabli pour cela, et de se rendre directement auprès d'elles pour implorer leur pardon et pour hâter une réconciliation qui manquait seule à son bonheur.

Quand j'eus achevé cette lecture : « Eh bien, mes chères enfants, leur dis-je alors, voici la délivrance , et il en était temps! Que je me réjouisse donc avec vous, et que surtout j'insiste dans ce moment de bonheur, où il semble que la Providence, après vous avoir éprouvées pour votre bien, veuille vous rendre toutes ses faveurs à la fois pour que, religieusement persévérantes dans vos bonnes résolutions et en commun avec le comte , qui, je le vois avec une douce satisfaction, en a nourri et formé de pareilles de son côté, vous n'ayez ni trêve, ni joie, ni sécurité, avant d'avoir porté aux pieds de vos parents l'hommage de votre profond repentir et la demande respectueuse qu'ils veuillent bien compter encore assez sur votre filiale tendresse pour vous permettre de rentrer en grâce auprès d'eux. Alors, alors seulement, Gertrude, Rosa, vous que j'aime tout en vous trouvant coupables, vous que je bénis tout en vous sachant rebelles, je vous accorderai ma pleine estime, et, au nom du Seigneur, ce baptême d'honneur et de vertu qui, l'autre jour encore, vous semblait si digne d'être obtenu. » Làdessus je les baisai chacune sur le front, pendant que, profondément touchées de mon discours, elles mêlaient aux larmes ingénues de la gratitude les plus saintes promesses qu'il ne tiendrait pas à elles qu'elles pussent m'écrire avant peu de temps la bienheureuse annonce de leur entière réconciliation avec leurs familles.

Après cela, nous parlâmes de l'époque de leur départ. Leur propre impatience et celle du baron lui-même , que ses affaires rappelaient à Hambourg, militaient en faveur du terme le plus rapproché; aussi, déjà durant la visite, l'on avait parlé du surlendemain, mercredi, mais la baronne avait insisté pour que l'on différât jusqu'au jeudi. Je leur dis à ce sujet que, quelque intéressé que je fusse à jouir le plus longtemps possible de leur société, dont la privation allait m'être cruelle, je les encourageais néanmoins à partir au plus tôt, qu'elles fissent donc leurs préparatifs à cet effet, en disposant leurs valises et en réglant leur compte avec les Miller, et qu'au surplus, en allant rendre au baron sa visite, j'aurais soin d'insister moi-même sur la convenance de hâter leur départ. Elles furent bien réjouies de voir que mon opinion s'accordait ainsi avec leur désir, et, après qu'elles m'eurent demandé la grâce que mon fils voulût bien les accompagner le lendemain dans la ville pour y faire quelques emplettes, je leur demandai moi-même celle de me retirer. Elles y consentirent à regret et en me comblant des plus vifs témoignages de reconnaissance et d'affection.

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Cet incident inespéré rendait inutile, et peut-être inopportun , l'envoi de nos trois lettres, car il y avait en effet plus d'avantages à espérer des avances empressées et directes que le comte se proposait de faire, qu'il ne pouvait y en avoir à ce que je vinsse me placer officieusement entre les deux familles et leurs enfants. D'ailleurs nos lettres, outre qu'elles faisaient allusion à une situation de détresse et d'abandon qui n'existait plus, auraient par cela même le désavantage de faire paraître la démarche des deux dames comme étant le résultat forcé de la nécessité, et non comme étant celui d'un mouvement de repentir spontané et de retour volontaire. Je renonçai en conséquence à faire partir nos trois lettres.

Dans la journée, je me rendis à l'hôtel de la Balance, où élait logé le baron, et je fus introduit auprès de lui. C'était un homme du grand monde, âgé d'environ trente-cinq ans, de manières assez courtoises, et qui m'exprima en termes fort respectueux, tant en son nom personnel qu'au nom du comte, la reconnaissance dont ils étaient tous les deux pénétrés au sujet des égards et de la protection dont j'avais entouré les deux jeunes dames. De mon côté, je lui témoignai que j'étais heureux de leur avoir rendu quelques services dont elles s'émontrées tout-à-fait dignes par l'honnêteté de leurs

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