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donné des organes faibles. Voici comme nous y prenons avec une sagesse & une prudence merveilleuse. Comme il y a des demiprcuves, c'est-à-dire des demi - vérités, il est clair qu'il y a des demi-innocens & des demicoupables. Nous commençons donc par leur donner une demi-mort, après quoi nous allons déjeuner; ensuite vient la mort toute cntiere , ce qui nous donne dans le monde une grande considération , & qui est le revenu prix de nos charges.

ANDRÉ DES TOUCHES.

ftien n' est plus prudent & plus humain, il faut en convenir. Apprenez-moi ce que deviennent les biens des condamnés?

C R O U T E F.

Les ensans en sont privés. Car vous savez que rien n' est plus équitable que de punir tous les deXcendans d'une faute de leur pere.

ANDRÉ DES TOUCHES. Oui, il y a longtems que J'ai entendu parler de cette jurisprudence.

CROUTE F. Les peuples de Laos nos voisins n' admettent ni la question, ni les peines arbitraires, ni les coutumes différentes, ni les horribles supplices qui sont parmi nous en usage; mais

auíS aussi nous les regardons comme des barbares qui n'ont aucune idée d'un bon gouvernement. Toute l'Asie convient que nous dansons beaucoup mieux qu'eux, & que par conséquent il est impossible qu'ils approchent de nous en jurisprudence, en commerce , en finances, & surtout dans l'art militaire.

DES TOUCHES. Dites-moi, je vous pris, par quels degrés ont parvient dans Sicm à la Magistrature?

CRODTEF. Par de l'argent comptant. Vous sentez qu'il serait impossible de bien juger, si on n'avait pas trente óu quarante mille pieces d'argent toutes prêtes. En vain on saurait par cœur toutes les coutumes, en vain on aurait plaidé cinq cent causes avec succès, en vain on aurait un esprit rempli de justesse, & un cœur plein de justice; on ne peut parvenir à aucune Magistrature sans argent. C'est encore ce qui nous distingue de tous les peuples de l'Asie , & surtout de ces barbares de Laos qui ont la manie de récompenser tous les talens & de ne vendre aucun emploi.

André des Touches qui étoit un pcû distrait, comme le sont tous les Musiciens, répondit au Siamois que la plûpart des airs qu'il venait de chanter lui paraissaient un peû dis'G 4 cordans,

cordans , & voulut s'informer à fond de la mulìque Siamoise; mais Croûtes plein de son sujet, & passionné pour son pays , continua en ces termes: II m'importe fort peû que nos voisins qui habitent par - delà nos montagnes ayent de meilleure musique que nous , & de meilleurs tableaux, pourvu que nous ayons toûjours des loix sages & humaines. C'est dans cette partie que nous excellons. Par exemple , il y a mille circonstances où une fille étant accouchée d'un enfant mort, nous râpa* rons la perte de l'enfant en faisant pendre la mere: moyennant quoi elle est manifestement hors d'état de faire une fausse couche.

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Si un homme a volé adroitement trois ou quatre cent mille pieces d'or, nous le respectons, & nous allons dîner chez lui. Mais si une pauvre servante s'approprie mal adroitement trois ou quatre piéces de cuivre qui étaient dans la cassette de sa maîtresse, nous ne manquons pas de tuer cette servante en place publique; premierement, de peur qu' elle ne se corrige; secondement, afin qu' elle ne puisse donner à l'Etat des eníans en grand nombre, parmi lesquels il s'en trouverait peut-être un ou deux qui pourraient voler trois ou quatre petites pieces de cuivre, ou devenir de grands hommes; troisiemement, parce qu'il est juste de proportionner la peine au crime, & qu' il serait ridicule d'employer dans une maison de

force, force, à des ouvrages utiles , une personne coupable d'un forfait fi énorme.

Mais nous sommes encore plus justes, plus démens, plus raisonnables dans les châtimens que nous infligeons à ceux qui ont l'audace de se servir de leurs jambes pour aller où ils veulent. Nous traitons si bien nos guerriers qui nous vendent leur vie, nous leur donnons un si prodigieux salaire , ils ont une part si considérable à nos conquêtes, qu'ils sont sans -doute les plus criminels de tous les hommes, lorsque s'étant enrôlés dans un moment d'yvreffe, ils veulent s'en retourner chez leurs parens dans un moment de raison. Nous leur faisons tirer à bout portant douze balles de plomb dans la tête pour les faire rester en places après quoi ils deviennent infiniment utiles à leur patrie.

V j

Je ne vous parle pas de la quantité innombrable d'excellentes institutions, qui ne vont pas à la vérité jusqu'à verser le sang des hommey, mais qui rendent la vie si douce & fi agréable, qu'il est impossible que les coupables ne deviennent gens de bien. Un cultivateur n'a - t - il pas payé à point nommé une taxe qui excédait ses facultés , nous vendons sa marmite & son lit pour le mettre en état de mieux cultiver la terre quand il sera débarrassé de son superflu.

DES DES TOUCHES.

Voilà qui est tout-à - fait harmonieux, cela fait un beau concert.

C R O U T E F.

Pour faire connaître nôtre prosonde sagesse, lâchez que nôtre baise fondamentale consiste à reconnaître pour nôtre Souverain à plusieurs égards un étranger tondu qui demeure à neuf cent mille pas de chez nous. Quand nous donnons nos plus belles terres à quelques - uns de nos Talapoins , ce qui est très prudent, il faut que ce Talapoin Siamois paye la première année de son revenu à ce tondu Tartare , sans quoi il est clair que nous n' aurions point de récolte.

Mais où est le tems, l'heureux tems, òù ce tondu faisait égorger une moitié de la nation par l'autre, pour décider fi Sammonocodom avait joué au cerf-volant ou au trou-madame, s'il s'était déguisé en éléphant ou en vache, s'il avait dormi trois cent quatrevingt - dix jours sur le côté droit ou sur le gauche? Ces grandes questions qui tiennent íì essentiellement à la morale, agitaient alors tous les esprits; elles ébranlaient le monde; le sang coulait pour elles; on massacrait les femmes liir les corps de leurs maris; on écrasait leurs petits enfans sur la pierre, avec une

dévo

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