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sans parents, sans effets, et qui leur avaient été proposées pour pensionnaires par un jeune homme inconnu , ils parurent hésiter à conclure, et, sur un signe que leur fit la servante qui était entrée avec nous, ils déclarèrent avoir changé d'avis, parce que, s'étant attendus à louer leur chambre à des dames d'âge, il ne pouvait convenir à leur vie de famille de s'en dessaisir en faveur d'aussi jeunes personnes. « Eh bien! mes enfants, m'écriai-je alors, puisqu'il en va ainsi, allons de ce pas chez moi ! où deux sont à l'aise, quatre pourront bien tenir, et aussi bien quand il y a nécessité, il y a convenance en même temps. » Là-dessus, nous prîmes congé de cette famille pour gagner tous ensemble ma demeure.

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Quand mon fils eut allumé la lampe: « Ah çà , voyons, dis-je, à nous arranger convenablement. Ce cabinet-ci, mesdames (nous nous trouvions dans la même chambre où elles avaient dîné avec nous le dimanche précédent), ce cabinet-ci va devenir à la fois notre chambre à manger et notre salon de réunion. L'on y mettra deux chaises de plus. Mais le plus pressé, c'est de reposer, n'est-ce pas?... Tiens, dis-je à mon fils en lui remettant une clef, va sortir une paire de draps, et vous, Rosa et Gertrude, suivez-moi. » Les ayant alors introduites dans ma chambre, qui est une sorte de bibliothèque avec petit poêle à l'angle et un lit garni au fond : « Voilà, leur dis-je, qui fera votre appartement; pour moi, j'émigrerai clans la chambre demon fils avec ma table de travail. J'allai ensuite prendre les draps que mon fils, pour n'avoir pas à les remettre de la main à la main à de si jeunes personnes, venait de déposer dans le cabinet, et je leur dis: « La vieille vous aidera dans bien des petites choses, mais ce sera à vous, mes pauvres enfants, de compléter votre service, et, pour commencer, vous allez faire votre lit, pendant qu'André et moi nous préparerons du thé et quelque nourriture. » Après m'avoir marqué a la fois leur regret de me déplacer et leur satisfaction de se trouver chez moi, ces dames se mirent à l'œuvre ; puis, pendant que Rosa, cédant à nos instances, se reposait assise dans ma bergère, dont je l'obligeai à accepter la jouissance tant que durerait son séjour dans ma maison, Gertrude m'aida à déménager ma table, quelques livres et les autres choses qui étaient à mon usage personnel. Ceci fait, nous nous réunîmes tous les quatre autour du thé , et j'admirai qu'au lieu d'être de plus en plus désolée en se voyant retombée dans une retraite aussi triste et aussi écartée qu'est notre demeure, Rosa elle-même parut néanmoins être plus calme et moins endolorie qu'elle n'avait encore été depuis notre départ de Versoix.

En la voyant ainsi disposée, je me hasardai à lui dire: « Est- il possible, ma chère Rosa, que vous conserviez encore quelque doute au sujet des intentions de ce baron et de la moralité de cette baronne ?— Tant que le mystère de cette lettre du comte ne sera pas éclaire!, monsieur Bernier, comment pourrais-je ne pas conserver quelques doutes ? ou plutôt, maintenant que j'ai éprouvé par moi-même ce que sont les gens pour noircir et pour calomnier à plaisir et sans retenue, je puis croire que des méchants sont parvenus à faire paraître équivoques le baron et la baronne de Bulou; tandis que je ne puis douter un instant que Ludwig m'a écrit la lettre par laquelle il me rappelle auprès de lui. — Eh bien! moi, Rosa, je doute justement qu'il l'ait écrite, cette lettre; car mille fois plus vite je supposerais qu'on a contrefait les sentiments, la tendresse et l'écriture du comte pour vous faire tomber dans quelque piège, que je n'irais m'imaginer que le comte a pu investir de sa confiance un homme dont toutes les allures portent le sceau d'une basse improbité. Au surplus, mon enfant, ne contestons pas aujourd'hui sur ce qui sera certainement mis en lumière plus tard. Levez-vous, et, après que nous nous serons élevés à Dieu par la prière, allons ensuite chercher dans le sommeil le ropos (le nos fatigues et un répit à nos peines. » Alors Rosa et Gertrude se levèrent, et je priai en ces termes:

Nous nous humilions devant toi, ô notre Dieu, comme il convient à des créatures pécheresses qui t'offensent chaque jour en plusieurs manières, et nous venons te demander avec contrition et repentir le pardon de nos fautes et de nos manquements, au nom de Notre-Seigneur JésusChrist. Toutes tes dispensations sont justes et compatissantes; ô mon Dieu , les plus dures d'entre elles n'atteignent jamais à la somme de nos péchés qui paraissent petits, hélas! à nos yeux, mais qui sont grands aux yeux de ta sainteté, comme ils seraient impardonnables sans les trésors de ta miséricorde. Voici deux enfants qui ont violé l'un de tes commandements les plus sacrés, mais l'épreuve par laquelle tu as daigné, dans ta sollicitude pour elles, les avertir de rebrousser vers tes témoignages, a eu bien vite converti leurs cœurs, et c'est à effacer leurs péchés qu'elles vont travailler sans retard. Ainsi, ô mon Dieu , suspends tes coups, retire ta colère, bénis leurs résolutions, et, touché de leur âge tendre, apprête-leur de meilleurs jours. Vois dans ceux qui t'invoquent ici une seule famille dont je suis le chef, et inspire-moi de la diriger dans le chcrain qui mène à te plaire. Amen.

Après cette invocation, je reçus de ces trois enfants le baiser filial, et, d'une et d'autre part, nous gagnâmes nos couches fortifiés par la prière et rafraîchis par le recueillement.

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Je me levai de bonne heure pour instruire la vieille des petits surcroîts dont le séjour de ces dames allait devenir l'occasion, et pour la prier d'habiter l'appartement durant le cœur du jour, alors que mes affaires m'appellent à sortir. Puis, dans la crainte que cette femme que j'emploie depuis vingt-deux ans n'allât concevoir quelques défiances à propos des bruits calomnieux qui pourraient parvenir jusqu'à elle, je la mis succinctement au fait de la position véritable de ces dames , et j'appelai sur elles son intérêt. Vers huit heures , le déjeuner fut prêt, et les deux amies parurent dans la chambre à manger. Elles étaient tristes, mais reposées, et j'appris avec satisfaction que l'une et l'autre elles avaient dormi d'un bon sommeil jusqu'au jour.

Je regardais bien comme probable que le baron, aussitôt qu'il en aurait le loisir, s'occuperait de leur renvoyer leurs valises; mais, outre que je n'en avais pas la certitude , encore fallait-il pourvoir au plus pressé, et nantir ces pauvres enfants des hardes les plus indispensables à leur entretien journalier. A cet effet, aussitôt après le déjeuner, je mis à leur disposition ce qui me restait des habits et du linge de ma défunte épouse. Ces nippes étaient bien modestes et surtout bien surannées quant aux choses de toilette , mais les

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