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obligé d'admettre tout ce que vous vous trouveriez incapable de réfuter?

Les autres, les seconds, disent une chose drôle, concevable pourtant : ils disent que le beau n'est pas du tout dans l'objet, mais uniquement dans l'esprit. Et parmi eux quelques-uns, qui vont bien plus loin, disent une chose bien plus drôle encore: ils disent que, et le beau, et l'objet avec, n'existent nulle part ailleurs que dans l'esprit, que lui-même n'existe que parce qu'il croit exister. C'est l'opinion de ces derniers, ou quelque chose d'approchant, que Sganarelle réfute victorieusement dans la personne et sur le dos du philosophe Marphurius.

Les autres enfin, les troisièmes, disent que le beau réside en partie dans l'objet, en partie dans l'esprit, de telle façon que sans l'objet, le beau n'existerait point pour l'esprit ; tout comme, sans l'esprit, le beau n'étant point perçu, il serait dans l'objet comme s'il n'y était point, ce qui est une manière comme une autre de n'exister pas '.

S'il fallait absolument me décider dès ici sur cette difficile question, je pencherais à me ranger du côté de ces troisièmes; et ceci uniquement parce que leur thèse ne m'enlèverait ni l'esprit, dont je suis habitué à faire usage, ni l'univers, auquel j'ai été accoutumé à croire.

CHAPITRE XIII.
Où l'auteur s'accommode de raisons pitoyables.

Et puis, sérieusement, n'est-il pas infiniment désagréable de ne voir dans son propre esprit qu'un passif miroir dont, ou la

\. C'est en particulier l'opinion de Kant. Kant, avant d'aborder l'analyse du beau, pose ses principes, et parmi eux celui que la qualité esthétique d'une chose est toute subjective, c'est-à-dire que cette chose n'est pas réellement belle dans sa nature propre, mais qu'elle nous apparaît belle en vertu des lois de notre esprit. La noble et grande conséquence

fleur, ou le firmament, ou un beau visage, en voulant bien s'y réfléchir un instant, chatouillent agréablement la surface ? Aux brutes seules convient cette brute matérialité ; pourquoi leur en envier le privilège?

D'autre part, n'-est-ce pas une idée ingratement sotte, que de se figurer que cette fleur si fraîche ou si éclatante; si svelte ou si tendrement penchée, n'est pour rien dans le plaisir que nous trouvons à la contempler, et que Dieu en la créant n'y a pas imprimé quelque sceau de grâce et de beauté? N'est-ce pas surtout une idée à rendre fou que de considérer son propre esprit comme un miroir où se réfléchissent une infinité d'objets qui n'existent pas le moins du monde?

Où diable mon esprit prend-il ses gentillesses?

Et si rien n'existe en dehors de lui, à quoi sert donc qu'il existe lui-même ? En vérité, ceci rappelle

Cette ombre d'un palefrenier
Qui de l'ombre d'une brosse
Frottait l'ombre d'un carrosse.

Et, comme les puérilités engendrent les puérilités, n'est on pas amené à faire cette réflexion que, pour le Créateur luimême, il était bien plus simple de créer les objets en nature une fois pour toutes, que d'en créer à chaque instant de la durée, et, pour chaque esprit d'homme ou de bête, l'apparence complète et incessamment changeante? Sans compter que cette sorte de perpétuelle comédie imputée à la Divinité répugne à la fois à l'intelligence et au cœur, comme étant indigne à la fois et de sa puissance infinie et de son immortelle droiture.

qui découle de ce principe ainsi posé, c'est que le beau, et l'impression du beau, et les lois du beau, ont un caractère d'universalité et d'immuabilité, fondé sur la conformité elle-même des intelligences humaines. Hais l'écueil du principe ainsi posé, c'est d'exposer à nier la réalité quand on la voit réduite ainsi à des apparences; c'est de préparer la voie à l'idéalisme, en portant à nier la réalité matérielle pour ne reconnaître quo la réalité intellectuelle.

Ce sont là des raisons de sentiment, c'est-à-dire des raisons, philosophiquement parlant, pitoyables. Nous le reconnaissons, mais sans que ce soit pour nous un motif de les rejeter. Il nous semble en effet y reconnaître cette sourde voix du sens intime, qui est pour l'intelligence de l'homme ce qu'est pour sa raison la conscience, un guide que Dieu lui a donné, non pas précisément pour qu'il la conduisit sur les cimes de la connaissance, mais seulement pour qu'il la maintint dans les abords de la vérité. Sitôt qu'elle s'en sépare, la voilà bien qui va plus vite, plus loin, plus haut, mais au risque, si ce n'est à la condition, de s'égarer.

Ou bien, pourquoi, je le demande, y a-t-il sur les plus hautes questions philosophiques, Dieu, l'homme, l'uni vers, infiniment plus d'accord entre le commun des hommes de tous les temps et de tous les pays, qu'il n'y en a jamais eu et qu'il ne saurait y en avoir jamais entre les philosophes d'une même époque, d'un même pays, ou encore d'une même secte? Et, quand Dieu n'a pas permis que ces quelques-uns pussent être jamais d'accord, il aurait donc voulu que l'accord universel et permanent du reste entier de la race humaine reposât sur une éternelle erreur? Si vous osez croire cela, n'est-ce point un peu signe que vous avez été plus loin, plus vite, plus haut que la foule, mais à la condition que vous savez?

CHAPITRE XIV.
De deux méthodes, et d'une troisième qui mène perdre.

Au fait, du moment qu'il s'agit des trois hautes questions que je viens d'indiquer, il n'est que trois méthodes pour les résoudre: le sens intime, le dogme, la métaphysique.

Les deux premières non-seulement s'accordent toujours entre elles, mais elles se complètent et se confirment mutuellement, le sens intime étant comme une instinctive révélation, dont le dogme est la claire formule. A la vérité, ces deux méthodes sont d'une simplicité telle que les appeler méthodes, c'est s'exposer presque à faire sourire. Mais cette simplicité même, qui leur ôte d'ordinaire la confiance des esprits forts ou des esprits subtils, semble à d'autres esprits, ou moins forts, ou moins subtils, le signe et comme le gage de leur supériorité. En effet, ils comprennent à merveille que des notions qui importent également à tous n'aient pas été, à cause de la difficulté d'y parvenir, mises à la poitée de quelquesuns seulement.

L'autre méthode, c'est la métaphysique. Ce ciron que vous voyez là sur le bord de l'assiette, il recherche la raison des choses et le secret du grand tout. Portant sur ce qui l'entoure un regard scrutateur et profond, il se défie des apparences, il abstrait les qualités, il pénètre jusqu'à la substance; puis, avec son esprit pris pour lunette, contemplant son esprit pris pour objet, il classe, il unit, il disjoint, il étiquette ses facultés, il analyse sa sensation; le voilà qui touche aux principes, qui les saisit, qui les pose.... Le reste n'est plus qu'une triomphante promenade de conséquences en conséquences. Dieu demeure, ou Dieu est retranché. L'univers existe, ou il n'existe pas. Il y a deux substances, ou il n'y en a qu'une, et nous cheminons vers une vie future, ou nous cheminons vers un néant ténébreux.... Et notez ceci, je vous prie. Tantôt chrétien et convaincu déjà, celui qui pratique cette méthode n'a voulu que la faire servir à la démonstration des croyances qu'il tenait de l'Évangile et de la raison, et la métaphysique lui a fourni pour ceci des preuves admirables. Tantôt incrédule ou impie, il s'est proposé tout justement de briser ces croyances et de les faire rentrer dans la poussière de l'erreur, et la métaphysique lui a fourni pour cela d'admirables preuves. Tantôt il n'a prétendu qu'à décrire, au profit du sien propre, tous les systèmes en vogue, et la métaphysique, soyez-en sûr, et la métaphysique seule, vous en fournirait immanquablement les moyens.

Aussi, qu'est-il advenu? Voici tantôt trois mille ans que les hypothèses fourmillent, que les oppositions éclatent, que les systèmes pullulent, sans qu'il en soit résulté, à cette heure encore, ni un principe certain, ni un progrès acquis, ni une vérité démontrée.

Si ce n'est celle-ci pourtant, c'est que la métaphysique envisagée, non point comme science, mais seulement comme méthode pour résoudre les trois questions que je viens de dire, semble être une méthode radicalement impuissante à les trancher et presque autant à les éclaircir.

CHAPITRE XV.
Même sujet.

Encore un mot. Considérez, je vous prie, les métaphysiciens eux-mêmes. Lesquels prennent au sérieux leurs systèmes? j'entends lesquels s'en font leur religion, et comme l'abri réel et tutélaire de leur destinée? A la vérité, ils les échafaudent, ces systèmes; à la vérité encore, ils les défendent envers et contre tous; mais qu'est-ce à dire? Les enfants aussi bâtissent des châteaux de cartes, et ils les défendent, et ils pleurent si on les renverse ; mais s'y logent-ils?

Le mal, c'est que, quand on a pratiqué cette méthode, on n'est guère en train de revenir aux deux autres. L'esprit, qui s'est accoutumé à une escrime savante et compliquée, dédaigne ou ne goûte plus le jeu simple et ordinaire de ses forces. Il est comme ces gens qu'une marche aventureuse et forcée passionne, qu'une promenade ennuie.

Aussi la situation des métaphysiciens est-elle communément singulière sur les questions mêmes qu'ils ont tranchées; ils n'ont précisément ni la foi des croyants, ni la négation des.incrédules, ni la certitude des physiciens, ni le doute équilibré des penseurs, et ils offrent le spectacle presque drôle de gens

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