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et du ciel? Le rapprochement jette une lumière encore plus vive, si un mot, indécomposable dans les langues dérivées, trouve en sanscrit ses racines, et par conséquent son explication. C'est ainsi que la langue sacrée des Indiens rend raison , comme on l'a vu, du nom que les peuples du Nord donnent à la Divinité, Ainsi encore le latin vidua, et le gothique vidovo, veuve, se décomposent et s'expliquent dans le sanscrit viddva (vi, privatif dâva^ époux), sans époux (1).

(1) Voici le tableau des noms de nombre cardinaux:

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Dans toutes ces langues le système de numération est décimal.

PRONOMS PERSONNELS.
Sanscrit, Gothique, Teutonique. Anglo-saxon. Scandlaàf*.

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Père, pita, fadar, fatar, fader, fadir.

Fils, sunus, sunus, sunu, sunu» adur

fille, duhita, daubtar, tohtar, dohtor, dottir.

Frère, bhratri, brothar, prodarj brodhor, brodir.

Sœur, svasri, svistar, suestar, svaster, syster.

Si les mots constituent le corps des langues, la grammaire en est l'âme. Mais les langues indo-européennes n'ont, à vrai dire, qu'une même grammaire, dont elles observent inégalement les lois. C'est surtout dans le sanscrit qu'il faut chercher ces combinaisons euphoniques qui font du discours une sorte de mélodie. C'est là qu'on voit les trois voyelles primitives a, i, u, en produire onze autres qui, avec trente-quatre consonnes, représentent toutes les touches de la voix humaine. C'est enfin là que se découvrent dans leur ensemble les règles de permutation selon lesquelles la consonne douce devient forte, et la forte aspirée. Ces règles se maintiennent dans tous les idiomes de la même famille ; elles y mettent l'ordre, en régularisant les changements que les radicaux doivent subir à mesure qu'ils passent de peuple en peuple (1).

Nulle part, mieux qu'en sanscrit, on ne voit se former le lien logique du mot et de l'idée. La déclinaison forte y paraît dans toute sa richesse, avec trois genres, trois nombres, et huit cas. Sans doute cette régularité ne se soutient pas dans toutes les langues de même origine : le duel, conservé en grec,

(1) Dans ce court exposé, j'ai cherché à reproduire les conclusions de la savante grammaire comparée de Bopp (Vergleichende Grammalik). Cet orientaliste a entouré de nouvelles preuves la belle loi de permutation des consonnes, déjà démontrée par Grimm (Deutsche Gratnm., 1.1). Etant donné un radical sanscrit, ce radical passera (presque toujours) dans les autres idiomes européens sans changer de consonne : mais, en entrant dans les dialectes gothique, anglo-saxon, Scandinave, la douce sera remplacée par la forte ; la forte, par l'aspirée; et l'aspirée, par la douce. Enfin, si le mot descend dans le teutonique, la douce disparaît en latin, et le gothique ne l'a plus que dans le pronom. Mais partout se maintient la distinction des trois genres, partout reviennent les mêmes caractéristiques des quatre cas principaux, partout en6n on aperçoit le principe de la déclinaison faible, qui plie encore sous la règle générale, mais qui s'en affranchira pour se développer librement dans les dialectes germaniques (1).

Même ressemblance dans la manière de conjuguer. Rien n'égale la -flexibilité du verbe sanscrit,

sanscrite se changera en aspirée, l'aspirée en forte, la forte en douce. C'est ce qui devient sensible par les exemples suivants:

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(l)Les caractéristiques régulières du singulier masculin sont «pour le nominatif, s pour le génitif, une voyelle longue pour le datif, la nasale m ou n pour l'accusatif. Exemple:

Sanscrit. Gothique. Comparez avec le latin.

Nom. s. sun us, fils, sun us, fruct us.

Gén. sun os, sunaus, fruct ûs.

Dat. sun avè, sun au, fruct ui.

Accus, sun um, sun u pour sun un, fruct um.

La nasale n, dont la présence devient le principe de la déclinaison faible, parait déjà dans le sanscrit.

En sanscrit. En grec. En latin. En gothique.

Kama, nom, £î«,nez; homo; goma, homme;

Nama n as. § t v 6;. homi n is. gumi ns.

Sarma, heureux; iiiXa;, noir; sermo; hairtô, cœur;

Sarma n as. (iiXa vo;. sermo n is. hairti ns.

Deux règles sont communes à toutes les déclinaisons de la famille indoeuropéenne: 1° le neutre fait l'accusatif semblable au nominatif; 2° le génitif et l'accusatif neutres sont semblables aux mêmes cas du masculin. qui compte trois voix, six modes, six temps, trois personnes avec trois nombres, en tout trois cents formes distinctes. Ce modèle s'altère; mais toutes les langues indo-européennes en retiennent quelques traits: toutes donnent les mêmes caractéristiques aux trois personnes. La forme du prétérit sanscrit se reproduit dans le grec, dans plusieurs verbes latins, et dans la conjugaison forte du gothique. Mais en même temps s'introduit en grec le procédé de la conjugaison faible, qui prévaut en latin, où il gouverne la plupart des verbes : il devient enfin la règle générale des idiomes du Nord. Ceux-ci ne connaissent déjà plus l'imparfait, l'aoriste, le plus-que-parfait, les deux futurs des langues classiques: ils perdront bientôt les flexions du duel et celles du passif: ils n'arriveront jusqu'à nous qu'après avoir dissipé, pour ainsi dire, leur part de l'héritage, dont ils auront à peine sauvé assez de débris pour faire reconnaître leur naissance et leur rang (1).

(1) Les caractéristiques régulières «les personnes sont m pour la i", * pour la V, t pour la 3«. Nulle part la ressemblance ne parait plus frap

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Le sanscrit a perdu plusieurs formes que des dialectes plus jeunes ont retenues (1). On est donc conduit à supposer l'existence d'une langue mère qui aurait fait pour ainsi dire la première éducation de la race indo-européenne, lorsque, peu nombreuse encore, elle vivait sous le même ciel, avant que chaque peuple s'en détachât pour aller attendre à son poste les ordres de la Providence. Dans cette longue émigration, à travers tant de siècles et de périls, comment les hommes n'eussent-ils pas beaucoup oublié? Plus ils s'enfoncent du midi au septentrion et de l'est à l'ouest, plus les traditions s'obscurcissent dans les langues comme dans les mœurs. Ainsi le grec conserve plus de flexibilité que le latin, tandis que l'éclat et la régularité du gothique ne se reconnaissent pas chez l'anglo-saxon, perdu aux dernières extrémités de l'occident.

Les langues germaniques se rattachent à celles de Alphabet l'Asie par un autre lien, par l'alphabet. On a long- r"ni<,ue

En ce qui touche la formation des temps do prétérit, on trouve premièrement les verbes qui ont le redoublement et le changement de voyelle. Sanscrit: tup, frapper; prétérit, tulôpa. Grec : T^vu, couper; TéTopux. Latin :pango, pepigi. Gothique : slêpa, saislép. Secondement, ceux qui altèrent seulement la voyelle. Latin : capio, cepi; ago, egi. Gothique: giba, gab; standa, stoht. Troisièmement, ceux qui intercalent une consonne pour former une distance. Grec : Mu, XcXuxa. Latin : amo, amavi. Gothique : haba, habaida.

(1) En comparant le nombre des flexions que prend le verbe régulier dans divers idiomes indo-européens, j'en trouve environ 300 en sanscrit (sans compter les participes) ; à peu près autant dans le grec, 150 en latin, 40 en gothique, 25 en teutonique, 21 en Scandinave, 12 en anglo-saxon. Cependant, au subjonctif, le latin sint, et le teutonique sijaina, gardent la caractéristique n, qui disparaît dans le sanscrit sjus.

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