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marnent tout terne, dont vous avez badigeonné votre toile, comme beau de la même beauté que cette lumière éthérée et resplendissante! cette sorte de disque grossièrement fait d'ocre et de blanc, comme beau de la même beauté que cet éblouissant luminaire qui inonde la terre et les cieux de pourpre et d'or! Alors, vous n'êtes pas ce grand peintre dont j'ai oui parler, mais un misérable barbouillon,toutClaude,toutLorrain que vous êtes; et j'ai vu des panoramas, des dioramas, qui, bien mieux que ne fait votre toile, reflétaient les splendeurs de cette plage embrasée.

Si le beau de l'art est la reproduction du beau de la nature, nécessairement le terme de perfection pour le beau de l'art, ce sera d'égaler le beau de la nature. Mais s'il advenait qu'au contraire il le dépassât, ce beau de la nature, pourrait-on dire qu'il en soit la reproduction? Autant vaudrait dire alors qu'une belle perle est sous le rapport de la beauté, la reproduction d'une perle moins belle, quand c'est tout justement et uniquement par le degré de beauté que ces deux perles diffèrent. Or souvent, or toujours, et vous le savez bien, lecteur, dans les chefs-d'œuvre, le beau de l'art est plus beau que celui de la nature. Je ne puis ici vous mettre une toile sous les yeux; mais rappelez-vous ces vers:

Nox erat et placidum carpebant fessa soporem
Corpora per terras, silvaeque et saeva quierant
jEquora; quum medio volvuntur sidera lapsu,
Ouum tacet omnis ager, pecudes pictaeque volucres
Quaeque lacus late liquidos, quaeque aspera dumis
Ruratenent, somno positse sub nocte silenti
Lenibant curas, et corda oblita laborum.

Ceci n'est-ce pas, est plus attachant, plus grand, plus beau que la plus belle nuit à laquelle vous ayez jamais assisté, perdu dans les bois ou attardé dans la campagne et regagnant votre logis à la lueur du ciel étoilé ? Rappelez-vous aussi les moissonneurs de Léopold : un chariot, deux buffles, des journaliers, une grande campagne rase, sans un arbre ni une fleur. Quel vulgaire sujet! nous l'avons déjà fait observer; quelle scène peu remarquable et peu remarquée, à la prendre sur place et en elle-même !...Mais dans le tableau, quel noble et attachant sujet, quelle scène remarquable et remarquée, quel assemblage de tout ce qui éveille et captive la pensée! Que de beau y éclate qui sur place n'y éclatait pas! Aussi ce maître luimême écrivait-il: «Les chefs-d'œuvre de l'art ont un degré de perfection, ou plutôt un ensemble de beau que l'on ne trouve pas dans la nature. » Ce que Léopold écrivait là, ne l'a-t-il pas merveilleusement prouvé?

Si le beau de l'art est la reproduction du beau de la nature, il doit nécessairement aussi en être dépendant, de telle sorte que cela seulement qui nous paraît beau dans la nature nous paraîtra beau dans la représentation de la nature. Mais il n'en va point ainsi, et vous avez déjà pu vous en apercevoir.Car tout à l'heure, lorsque assis sur ma cime, je cherchais le beau dans la nature, je ne l'ai rencontré que dans des objets, des scènes ou des spectacles de choix :l'orage, la foudre, ce retour aimable d'une sérénité fraîche et radieuse, une tour antique vêtue de lierre, empourprée de soleil; voilà où je l'ai rencontré ! Mais le beau de l'art, nous le rencontrerions tout aussi bien dans la représentation d'objets, de scènes, de spectacles qui, dans la nature, ne nous frappent ni ne nous ravissent par aucun trait de beauté : un ruisseau, l'angle d'un chemin, que sais-je? un bout de forêt, une clairère, un pont.... moins encore, un oiseau qui chante sur un peuplier!

Qualis populea mœrens Philomela sub umbra
Amissos queritur fœtus, quos duras arator
Observans nido implumes delraxit; at illa
Flet noctem, ramoque sedens miserabile carmen
Integrât, et mœstis late loca questibus implet.

Mais s'il advenait, dites-moi, que le laid, oui, le laid dans la nature, devint, dans bien des cas, par une merveilleuse transformation, le beau même de l'art, alors ne faudrait-il pas en conclure que le beau de l'art et le beau de la nature, considérés chacun dans son essence, n'ont entre eux aucune relation? Or, j'en appelle à vous-même. N'auriez-vous point contemplé quelque part avec plaisir certain monstre : «Indomptable taureau, dragon impétueux? » n'auriez-vous point, avec tant d'autres, été retenu captif d'admiration et tout ému de plaisir en face de ce radeau célèbre où gisent, perdus dans l'immense Océan, quelques moribonds farouches et des cadavres livides? N'auriez-vous point supporté, goûté, chéri ce dégoûtant tableau d'un taureau qui vomit un sang infect et écumeux?

Ecce autem duro fumans sub vomere taurus
Concidit, et mixtum spumis vomit ore cruorem,
Extremosque ciet gemitus; it tristis arator
Moerentem abjungens fraterna morte juvencum,
Atque opere in medio defixa relinquit aratra.

N'auriez-vous pas vu mille fois l'angoisse, le crime, la mort, toutes ces choses qui, en dehors de l'art, sont ou laides, ou hideuses, ou effrayantes, devenir les merveilleux objets d'une frappante beauté?... Ah ! puissance magique et souveraine !... Ah! créatrice liberté du génie!... Oui! j'ai vu le More impitoyable étouffer sous un matelas Desdemona, que je savais innocente et pure ; j'ai entendu, gémissant moi-même, le dernier gémissement de cette victime adorée, et, subjugué, ravi, tout autant que navré de douleur et ruisselant de larmes, je me suis écrié: « Quoi de plus beau ? »

C'est donc bien au moulin et pas ailleurs que conduit ce pont-là.

CHAPITRE XXIII.

Ce qu'il advient quand le beau de l'art s'assujettit au beau
de la nature.

Il ressort de cette simple exposition que le beau de l'art, comparé au beau de la nature, se présente ànous comme l'autre, indépendant, supérieur.

A la vérité, les priviléges, l'art peut les abdiquer et se faire le simple interprète du beau de la nature; mais l'abaissement où il tombe alors témoigne d'une manière éclatante en faveur de la noblesse et en faveur de la réalité de cespriviléges qu'il abdique.

Ici nous touchons à l'un de ces liens mystérieux par lesquels les destinées de l'art se rattachent aux doctrines qui prévalent dans l'esprit des hommes. Je ne me propose pas de parler des croyances catholiques engendrant un art catholique : ceci est le lieu commun de la matière, dont on s'est servi souvent avec bien peu de justesse pour la défense du spiritualisme en fait d'art; je veux seulement faire remarquer que c'est surtout en agissant sur la façon de considérer le beau que ces doctrines fécondent l'art ou qu'elles le dégradent.

Parmi ces doctrines, il en est une qui, plus encore que le sensualisme, plus encore que le matérialisme, met en honneur la matière, puisque, ne la distinguant pas même de la divinité, réellement elle la déifie: c'est le panthéisme. Sous l'empire d'une pareille doctrine , il est bien évident que le beau de la nature sera le beau par excellence, et que conséquemment l'art devra en poursuivre incessamment la glorification dans ses œuvres, par la même raison que cet art catholique dont nous parlions tout à l'heure s'est employé avec tant d'ardeur et d'éclat à la glorification de la Vierge et dessaints. Conséquemment encore, dans cette voie, le seul progrès possible pour l'art, ce sera de se matérialiser de plus en plus, jusqu'au point que, la forme y étant devenue à la fois but et moyen, des théories comme celle de l'art pour Vart', c'est-à-dire de la forme pour la forme, pourront se produire et sembler n'être que la fidèle expression d'un art semblable. Et conséquemment toujours, comme la forme considérée isolément vieillit et s'épuise, afin de trouver, en changeant de siècle ou de contrée, des formes neuves ou autres, l'art devra se faire tantôt et indifféremment oriental, moyen âge ou autre chose. Descendu jusque-là, il pourra encore surprendre par l'éclatante magnificence de ses dehors; il sera bleu comme le ciel, blanc comme la nue, vert comme la prairie, ondulé comme les flots, émaillé, perlé, éme-' raudé ; mais il sera en même temps stérile d'émotions, vide de pensée, sans charme, sans puissance, soulevant d'involontaires dégoûts, et ses chefs-d'œuvre mêmes seront destinés à un précoce oubli!

i. Enlisant l'ouvrage d'un M. Alfred Michiels sur VHistoire des idées littéraires en France au xix* siècle, j'y apprends que celte formule, Vart pour l'art, estdel'iuvenlion de M, Cousin, qui l'aurait le premier employée dans un sens absolument spiritualisle, par conséquent tout opposé à celui que je lui donne dans le chapitre suivant, me fondant, en ce qui me concerne, sur la manière dont elle a été comprise et appliquée en France par quelques critiques et par quelques poêles de l'école moderne. Il y a donc lieu 4 ce que je donne en note celte explication, sans qu'il y ait lieu d'ailleurs à ce que je change rien aux réflexions qui suivent. Du reste, il nous semble que cette formule en elle-même est d'un sens équivoque. Dire le beau pour le beau, ce serait à notre avis lui avoir assigné les expressions que son vrai sens comporte: car si l'art n'est pas le beau, mais seulement la langue du beau, dire l'an pour fart, c'est dire d'aussi près que possible, la langue pour la langue, ou les images pour les images, ou le style pour le style, ou, en termes plus clairs, lajorme pour la /orme.

Est-ce une supposition que je viens de faire, ou bien est-ce l'histoire de ce que nous avons vu? C'est à vous, lecteur, de prononcer. Souvenez-vous pourtant que la devise de nos grands novateurs, ce fut de revenir à la nature dont on s'était écarté, et qu'ils y sont revenus en effet; souvenez-vous qu'ils n'ont su innover que dans la forme uniquement, et que bien vite ils l'ont eu épuisée; souvenez-vous enfin que cette doctrine du panthéisme, c'est parmi les poètes et les littérateurs de l'école nouvelle qu'elle s'est surtout propagée, tantôt sous formed'opinion, tantôt sous forme de principe rationnel ou de poétique adhésion.

Et au surplus, prêtez l'oreille, ouvrez les yeux, ou plutôt si déjà, quand paraîtront ces lignes, cette école nouvelle, tombée dans une précoce décrépitude, en est à se survivre muette et délaissée, recueillez vos souvenirs.... En musique, les accents

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