Page images
PDF
EPUB

» que coupables; ils sont dans des erreurs où nous avons été » nous-mêmes, et d'où la violence ne nous auroit jamais » tirés. Ne les inquiétez donc point; il faut attirer les hommes » par la douceur et la charité, Jésus-Christ nous en a donné » l'exemple, et telle est l'intention du roi (1). » Mais Mme de Maititenon, et par caractère et par politique, ne luttait jamais avec des volontés plus puissantes que la sienne; au contraire, elle y conformait bientôt ses sentiments. «Le roi, écrivait-elle » en août 1681, commence à penser sérieusement à son salut » et à celui de ses sujets; si Dieu nous le conserve, il n'y aura » plus qu'une religion dans son royaume. C'est le sentiment de » M. de Louvois, et je le crois là-dessus plus volontiers que >> M. Colbert,quine pense qu'à ses finances, et presque jamais » à la religion (â). »

L'argent qu'on employait à payer les conversions provenait surtout des régales; ou avait d'abord proposé de prendre sur les gros bénéfices le prix des conversions, mais le plus grand nombre de ceux qui en étaient pourvus aima mieux abandonner les bénéfices vacants que de sacrifier un peu de ce qu'il possédait (3). Nous avons vu que, dès l'an 1673, le roi avait éprouvé l'opposition des évoques d'Alais et de Pamiers, quand il avait voulu étendre le droit de régale à tout le royaume; c'était une usurpation de la puissance temporelle sur la spirituelle; la cour de Rome avait dû naturellement s'y opposer, et Innocent XI, scrupuleux selon les uns, bigot et obstiné selon les autres, ne voulait point céder, et il se fondait sur les déclarations précises des sacrés canons. Louis XIV avait entre les mains les moyens de récompenser ou de punir ses prélats, il les choisissait parmi sa noblesse, et il les trouvait toujours disposés d'avance au respect, à l'enthousiasme et à l'obéissance; aussi il s'irritait de ce que, tandis que son clergé demandait à être un instrument docile de sa puissance, le chef de l'Église lui opposait une volonté inflexible, et une autorité qu'il prétendait égale à la sienne.

(1) Lettres de mad. de Maintenon, T. I, p. 94.

(2) Lettre à la comtesse de Saint-Géran, T. II, j>. H 2.

(3) Rhulières, Eclaircissements, T. I, p. 146.

De tout temps l'ordre judiciaire s'était montré en France jaloux du sacerdoce; aussi, sous prétexte de garantir l'autorité royale, il s'était attaché à contenir le clergé français dans l'obéissance, et à refuser à la cour de Rome presque toute action dans le royaume. Il avait donné le nom de libertés gallicanes aux bornes qu'il avait élevées contre le pouvoir des papes, encore que ces bornes n'eussent d'autre effet que de mettre l'Église de France dans une absolue dépendance du roi. Cette politique rapprochait les parlements des jansénistes; car ceux-ci disputaient l'infaillibilité de la cour de Rome, ils voulaient conserver l'autorité des évoques pour décider les questions de foi et de discipline, et ils confiaient le maintien de l'unité de l'Église aux conciles plutôt qu'aux papes. Mais le roi avait tant d'aversion pour le nom seul des jansénistes qu'il n'acceptait point leur alliance. D'ailleurs c'étaient des hommes de conscience que l'intérêt ne faisait pas fléchir, et qui n'auraient pas plus que le pape voulu transmettre au roi le droit de disposer des bénéfices ecclésiastiques.

Un docteur de Sorbonne nommé Gerbois venait de publier un livre dans lequel il établissait que les causes majeures devaient être jugées par les évêques, avant d'être portées à la décision de la cour de Rome; c'était entrer dans le système des jansénistes sur l'indépendance de l'épiscopat, mais Gerbois avait eu grand soin d'éviter tout soupçon de jansénisme. Innocent XI condamna ce livre le 18 décembre 1679, comme tendant à l'hérésie et injurieux au saint-siége. L'assemblée du clergé de France le fit examiner à son tour, et Maurice le Tellier, archevêque de Reims, rapporta que les commissaires avaient trouvé l'ouvrage de Gerbois plein d'une bonne doctrine, de beaucoup d'érudition, et digne de la protection de l'assemblée (1).

Ainsi la cour de Rome et l'Église de France se trouvaient en différend, et sur leurs droits et leur autorité, et sur la question des régales qui touchait à leurs revenus. Quant aux régales, les défenseurs des immunités ecclésiastiques s'étaient

(i) La Hodc, L. XL, p. 215. — Biogr. univ., art. Gerbois, T. XVII, p. 171.

prononcés avec cette violence de langage qu'adoptent trop souvent des hommes qui croient servir leur conscience en s'abandonnant à leur haine et à leur orgueil. Les évêques d'Alais et de Pamiers, qui s'étaient opposés les premiers à l'extension de la régale, étaient morts tous les deux; mais le dernier, avant de mourir, en avait appelé au pape. Ils avaient été remplacés par des grands-vicaires nommés par les chapitres, et ceux-ci avaient déclaré livrés à Satan et chassés de l'Église ceux qui avaient obtenu du roi, en vertu de son droit de régale, des bénéfices dans les diocèses d'Alais et de Pamiers. Ces grands-vicaires se tenaient cachés quand ils tenaient un tel langage. Le parlement de Toulouse condamna l'un d'eux à mort, comme perturbateur du repos public, et criminel de lèse-majesté. Il fut exécuté en effigie le 16 avril 1681. Le pape à son tour annula les sentences des métropolitains, et frappa d'une excommunication majeure ceux qui leur obéiraient (1).

Pour trouver une issue à de si graves difficultés, le clergé de France fut assemblé au commencement de l'année 1681, sous la présidence de l'archevêque de Paris. Il nomma une commission composée des archevêques de Reims, d'Embrun et d'Albi, et des évêques de La Rochelle, d'Autun et de Troyes, pour examiner les droits contestés. Ce fut Maurice le Tellier, archevêque de Reims, frère du chancelier et oncle de Louvois, qui, le 1" mai, fit un rapport au nom de cette commission, et il le fit avec bien plus de zèle pour l'autorité royale que pour celle de l'Eglise. Cependant il lui était difficile de justifier les prétentions de la couronne à un droit qui partout était abusif, et dont l'origine était toute récente, soit dans le midi du royaume, soit dans les nouvelles conquêtes de Louis XIV. Aussi se contenta-t-il de dire que l'Eglise devait se conformer aux désirs d'un si grand roi, en raison des obligations qu'elle lui avait, et surtout de ses efforts pour extirper l'hérésie. Mais puisque les derniers brefs du pape pouvaient

(1) La Hode, !.. XL. p. 217. — Limiers. L. IX. p. 405. — Larrey. T. V,

exciter des divisions dangereuses, il demandait que le roi voulût bien convoquer un concile national, ou une assemblée générale du clergé de France. Louis XIV qui n'aimait pas les assemblées délibérantes, s'en tint à celle qui devait être revêtue de moins de pouvoirs: L'assemblée du clergé de France fut convoquée pour le 9 novembre (1).

Avant la tenue de cette assemblée, il y avait eu un nouvel échange de brefs et de réquisitoires entre Rome et la France. Un bref d'Innocent XI, du 1" janvier 1681, cassait toutes les procédures faites par l'archevêque de Toulouse en faveur de la régale, et déclarait invalides les confessions reçues, les mariages célébrés par des prêtres institués en vertu de ce prétendu privilége. Ce bref si violent fut supprimé comme un libelle, à la requête du procureur général, par un arrêt du parlement du 31 mars 1681. Ce corps déclarait, « que » quoique ce qui s'est passé depuis quelque temps pût donner » lieu de croire cet imprimé véritable, néanmoins quand on » le verroit revêtu de toutes les formes qui pourroient le rendre » authentique, le respect que nous avons pour le pape nous » laisserait encore douter que Sa Sainteté voulût ainsi ren» verser la juridiction d'un archevêque, à qui l'on ne peut » ôter son droit sans porter en même temps atteinte à celui » du pape. » Dès l'année précédente, il avait été réglé qu'aucunes bulles ou brefs ne pourraient être exécutés que sur lettres patentes contre-signées du grand sceau; et le 21 juin 1681 un arrêt du parlement avait fait défense au provincial des jésuites de publier les brefs et ordres reçus du pape (2).

Ce fut au milieu de ces disputes que Bossuet fit, le 9 novembre, le discours d'ouverture de l'assemblée du clergé. Jacques-Bénigne Bossuet, né à Dijon le 27 septembre 1627, était déjà reconnu pour le plus éloquent des orateurs qu'ait produits la France; déjà La Bruyère l'avait appelé un père de l'Eglise, croyant parler ainsi d'avance le langage de la postérité. Nommé, en 1669, à l'évêchéde Condom, il y avait

(1) La Hode.L. XL. p. 219. — Le bref du pape, dans Limiers, L.IX, p. 406. — Larrcy, T. V, p. 68.

(3) Isambert, Lois franc., T. XIX, p. 251, 262 et 272.

renoncé l'année suivante, lorsque le roi le choisit pour précepteur du dauphin. Il remplit dix ans cette fonction, et c'est en vue de l'éducation du prince qu'il composa quelques uns de ses ouvrages les plus célèbres; son Discours sur l'histoire universelle, sa Politique de l'Ecriture Sainte, son Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même. Dans ces ouvrages, dans ses écrits plus importants encore de controverse contre les protestants, Bossuet se montra toujours l'homme de l'autorité, l'homme de la tradition. Toute sa controverse avec les protestants se réduisait à ce seul principe: « Hier on croyoit ainsi, donc aujourd'hui, il faut croire encore de même. » Ce n'est pas que son génie n'eût établi, entre lui et les novateurs, quelques points de contact; dans son livre de l'Exposition de la Foi catholique, il avait montré la religion facile à croire et à pratiquer, et l'avait dégagée des absurdités que l'on confondait avec elle. Sa vénération pour saint Augustin dont il faisait sa principale étude, le rapprochait des jansénistes :, mais l'autorité du roi et l'autorité du pape s'étaient prononcées contre eux, et il n'hésita point. La première était d'un grand poids pour lui, car nul peut-être, au milieu de l'admiration universelle pour Louis XIV, n'eut pour lui autant de respect et de dévouement que Bossuet. Dans sa religion comme dans sa politique, tout en lui tendait au despotisme (1).

(1682.) Bossuet avait terminé l'éducation du dauphin, et il avait été promu àl'évêchédeMeaux, lorsqu'il prononça le sermon d'ouverture à l'assemblée du clergé de France. Il y établit « la primauté accordée à saint Pierre, malgré ses fautes, ce qui doit apprendre à ses successeurs à exercer une si grande puissance avec humilité et condescendance. » Ces premiers mots indiquaient l'esprit dans lequel voulait procéder une assemblée toute composée d'hommes que le roi avait promus à leur dignité, qu il pouvait élever plus haut encore, et qui, dans le sein de leurs familles et dans toute la France, n'entendaient parler que de soumission et d'obéissance. Il y avait

(1) Prosp. de Garante, art. Bossuet dans la Biogr. univ., T. V, p. 225.

« PreviousContinue »