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UNE AÏEULE DU PROTESTANTISME LIBÉRAL.
M»« MARIE HUBER.

Parmi les penseurs relativement obscurs qui ont préparé les voies au protestantisme libéral d'aujourd'hui, il en est peu deplus importants que celui qui est l'objet de cet article, M,te Marie Huber. La difficulté pourtant de se procurer ses œuvres devenues assez rares, et le peu de renseignements que l'on possédait sur sa vie, sont cause que, depuis le jour où a cessé la polémique soulevée de son vivant même autour de ses livres, bien peu de travaux de longue haleine se sont produits sur elle. D'heureux hazards, et l'obligeance de gens que nous ne saurions trop remercier, nous ont permis de joindre à ses œuvres les réfutations qu'on en a faites lors de leur apparition, et quelques documents peu connus sur sa vie. De là est née en nous la pensée de ce travail, qui aura, nous l'espérons, le triple intérêt d'une étude psychologique curieuse, d'un nouveau jour jeté sur les origines de la philosophie française au xvin* siècle, et enfin de controverses dogmatiques dont nul ne peut se dissimuler l'importance, puisque, à propos d'une question particulière, le christianisme traditionnel, sous toutes ses formes, s'y est trouvé de proche en proche engagé tout entier (1).

II

Notre héroïne Marie Huber, née à Genève en 1694 ou 1695, était la petite-fille d'un professeur de théologie, et la seconde des quatorze enfants d'un riche banquier, qui alla s'établir à Lyon avec tous les siens, lorsque Marie avait déjà seize ans. La famille Huber était plus que religieuse: elle appartenait à ce groupe de sectaires que leur dévotion exaltée a fait désigner sous le nom de piétistes. La révocation de l'édit de Nantes n'avait pas eu seulement pour conséquence de jeter hors de France deux ou trois cent mille de nos ouvriers les plus industrieux, de nos officiers et soldats les meilleurs: elle avait provoqué en outre chez ses victimes une exaltation religieuse qui, surplus d'un point, dans les Cévennes surtout, où la persécution fut la plus atroce, produisit des phénomènes analogues à ceux qu'avait produits l'enthousiasme des premiers chrétiens. Si on ne vit pas reparaître alors le don des langues, si suspect à

(1) Qu'il nous soit permis de signaler ici les personnes à l'obligeance desquelles nous avons dû les moyens de faire ce travail: d'abord un homme bien connu du parti libéral, notre ami le pasteur Dide, de qui nous tenons les œuvres de notre héroïne; puis des gens pour lesquels nous n'étions qu'un inconnu, et iloni In complaisance pour nous n'en a pas moins été inépuisable: Al. le colonel Constant Legeaud, bibliothécaire de la ville de Lausanne; M. François Gai, bibliothécaire de la ville de Genève; M. le baron Schickler, président de la Société du protestantisme français; et surtout M. Eugène Ritlcr, professeur à l'Université de Genève. Nous ne faisons que remplir un devoir en leur en exprimant ici toute noire reconnaissance.

saint Paul (1), on vit revenir les visites de l'Esprit Saint et les inspirations de prophéties, sous le nom à'avertissements divins. Les réfugiés portèrent cette exaltation en Hollande, en Angleterre, en Allemagne; et dans ces deux derniers pays principalement se formèrent vite des centres mystiques, avec lesquels la famille Huber entretenait des relations fréquentes. Ses intermédiaires étaient, avec l'Angleterre un grand-oncle même de Marie, Michel Fatio, mathématicien assez distingué pour être membre de la Société royale de Londres, et avec l'Allemagne un certain Lucius, pasteur d'Yverdon, dans le pays de Vaud. On sait peu de chose sur les rapports de ce dernier avec les Huber, quelque certains qu'ils soient, mais on sait davantage sur les relations de Michel Fatio avec ses neveux et nièces. De l'Angleterre, où il vivait dans la société des illuminés, et du milieu même des tribulations que lui attirait sa participation à leurs rêveries mystiques (2), il correspondait fréquemment avec sa famille de Lyon, tantôt par lettres, tantôt par quelqu'un de ces inspirés, qui venaient en France, à travers mille périls, réchauffer le zèlo de leurs coreligionnaires. M. Eugène Ritter a retrouvé et publié en 1S82, dans les Ètrennes chrétiennes de Genève, trois lettres adressées à Michel Fatio par son neveu Jacob Huber, et par deux de ses nièces, dont notre Marie. Ces lettres jettent le jour le plus précieux sur l'histoire et surles sentiments de cette famille entre 1716 et 1719. Ce sont de saintes et dignes âmes, bien crédules alors et bien simples, d'une modestie et d'une humilité touchantes, d'une résignation sans limite à tous les maux par lesquels il plaît à Dieu de les éprouver dans leur santé, croyant aux visites et aux révélations de l'Esprit Saint, non pas seulement chez les autres mais chez elles-mêmes, et relatant sans broncher tous les miracles dont elles ont reçu les récits de troisième ou de quatrième main. Mais on sent un ressort singulièrement fort dans ces âmes si crédules; et dans ces esprits si naïfs on aperçoit d'étranges ferments d'indépendance, qu'avaient dû précisément y déposer et y entretenir la foi des piétistes dans les visitations de l'Esprit. On est mal préparé à se soumettre aux hommes, quand on se croit inspiré par Dieu même (3). La lettre de Jacob Huber (9 avril 1716) nous montre Marie retournant de Lyon à Genève, avec l'assentiment de sa famille, sur le simple ordre d'un illuminé nommé Pagez, pour y convertir au piétisme les pasteurs

(1) Les amateurs de curiosités historiques seront peut-être heureux de connaître l'explication très originale que Richard Simon a donnée de ce passage de l'apôtre. Il ne voit dans co prétendu don des langues que l'emploi intempestif de langues étrangères à la communauté où l'on parlait. (Histoire critique des versions du Nouveau Testament, ch. 2.)

(?) Ces tribulations allèrent jusqu'aux condamnations juridiques. Le tribunal du Banc de la reine, après plusieurs admonestations, condamna Michel Fatio, avec deux autres illuminés, à être exposé deux jours de suite sur la place publique, pendant une heure chaque fois. La populace ne leur épargna ni les injures ni les coups même; et Michel Fatio, pour sa part, y eut un ce I gravement endommagé.

(3) Le Monde fou; onzième promenade.

de cettu ville. Et Marie avait alors dix-neuf ans! L'accueil qu'elle trouva à Genève fut rude. Les secs théologiens du Consistoire génevois avaient plus d'une raison de ne pas aimer les mystiques; et pas un déboire imaginable {sic) ne fut épargné par eux à la jeune fille. Mais, tout en se prenant à douter de son inspiration devant cette résistance des colonnes de l'Eglise, Marie n'en persista pas moins dans sa mission, au péril de sa vie même, jusqu'au jour où sa famille la rappela à Lyon, peut-être à cause de sa santé, qu'une lettre d'elle, écrite trois ans plus tard (février 1719) nous montre chancelante encore, bien qu'améliorée.

Cette lettre est une date dans la vie de Marie Huber. Sa confiance en Dieu et en la Bible y est toujours complète, et son piétisme intact, ainsi que la foi qu'il engendre dans les miracles de toute sorte, témoin le portrait qu'elle envoie à son oncle d'une bête merveilleuse qui en 1718 aurait été aperçue dans le ciel au royaume de Bohême (1). Mais deux choses sont déjà visibles dans cette lettre, confirmatrice de celle de son frère: la résistance des pasteurs de Genève, en donnant à réfléchir à tous les membres de la famille, leur a inspiré à tous des doutes, non sur la possibilité, mais sur la réalité de tous les avertissements divins des illuminés; et Marie particulièrement est déjà hantée d'une autre idée, qu'elle a entendu exprimer par son oncle et d'autres piétistes, y compris Lucius même, c'est que la damnation des esprits déchus n'est pas éternelle, et que Dieu se réserve de leur faire grâce.

« J'ai relu une de vos lettres, monsieur mon très cher oncle, où j'ai « vu que vous parliez des esprits déchus que Dieu veut relever. J'ai « pensé que cela pouvait bien être la même chose que le sentiment où « sont plusieurs du rétablissement de toutes choses, des hommes et « des anges tombés. Le dit ministre nous avait donné quelque ouver« ture là-dessus, à quoi nous n'avons pas trouvé d'opposition. Si vous « trouvez bon de nous en dire quelque chose, nous le recevrons de bon « cœur. Ce n'est qu'autant que cela ne vous fera pas de la peine. Nous « ne voulons pas savoir plus qu'il ne faut. »

L'humilité de ces dernières lignes est touchante; mais le doute sur l'éternité des peines n'en est pas moins dès lors au cœur de la jeune fille; et c'est de ce germe si faible encore que sont sortis petit à petit tous les développements de sa pensée. L'idée entrée en elle ne la quitta plus ; et, tandis qu'un de ses frères, une fois désabusé comme elle des avertisse

(t) On n'a pas l'imagination plus naïve et plus crédule que celle de Marie Huber à ce moment. La bête, qui est censée avoir été vue ainsi, a le corps d'un bœuf sur deux pieds de griffon, avec une ronde téte d'homme semblable à une lune, six lames de sabre en guise de cheveux, six autres en guise de barbe, plus une grande épée qui lui sort de la bouche, et dix pointes de lance à la place de la queue, le tout complété par un canon qu'elle porte sur le dos. H"* Huber, qui avait alors vingt-trois ans, dessine le portrait de cette béte sans qu'un mot chez elle trahisse la défiance. Voir l'article de M. Ritter dans les Etrennes chrétiennes de Genève.

ments divins, se tournait vers le catholicisme, elle, sous l'action de ces heureux scrupules, s'achemina de plus en plus vers la liberté.

Elle eut des appuis dans sa marche, cela est certain. En dépit de son premier biographe, l'abbé Pernetti (1), qui a prétendu qu'elle n'avait jamais lu que la Bible, ses œuvres mêmes prouvent par leurs citations qu'elle avait lu beaucoup d'autres choses (2). Mais par qui au juste et dans quelle mesure a-t-elle été aidée dans l'élaboration même de son système? C'est là une question qui n'a pu être vidée encore, et qui, à vrai dire, nous paraît secondaire. On a parlé des Unitaires anglais, dont elle a cité quelques ouvrages en déclarant qu'elle ne les avait pas lus. On a parlé des Déistes du même pays, comme Addison, par exemple, dont elle a résumé le Spectator, qu'elle avait eu entre les mains dès sa jeunesse. On a parlé d'un illuminé étrange, Béat de Murait, qui dans ses Lettres fanatiques inclinait la raison et les Livres saints devant le sentiment intime, et avec lequel elle a eu des relations certaines, bien que peu précisées encore. Tout cela se peut; tout cela même est certain ; mais tout cela est sans importance, car il est impossible de la lire, de voir le sérieux de ses raisonnements, la sincérité et l'ardeur de ses convictions, sans se dire que la femme qui écrit tout cela est une femme qui pense par elle-même ; que la voix qu'on entend là n'est pas un écho, mais la voix d'un esprit indépendant et libre. Qu'on nous permette une expression vulgaire : quelques bâtons qu'elle ait trouvés sous sa main, c'est avec ses jambes à elle qu'elle a marché; et elle a marché loin.

Qu'on ne s'imagine pas d'ailleurs, en face d'une puissance de réflexion et d'une audace d'esprit si rares chez une femme, trouver en elle une pauvre fille disgraciée de la nature, et se dédommageant par le pédantisme des avantages que la naissance lui avait refusés. Marie Huber n'est rien de cela. Avec les avantages de la fortune qu'elle tenait de son père, elle tenait de la nature une figure des plus agréables, si l'on en croit son biographe ecclésiastiques, qui n'avait eu sur ce point qu'à ouvrir les yeux; sa santé, si fortement ébranlée vers l'âge de viDgt ans, se raffermit bientôt, en dépit ou à cause de l'abandon des médecins ; et, si ses mœurs restèrent toujours pures, au grand ébahissemenldu naïf abbé, la grâce de son esprit et l'amabilité de ses manières firent d'elle, malgré sa réserve, une femme du monde au meilleur sens du mot. Dans la maison de campagne, où elle vivait d'ordinaire en la société de deux de ses sœurs, qui ont peutêtre contribué à ses livres, elle laissait le monde arriver jusqu'à elle, et, si elle en usait avec discrétion, elle n'en usait ni sans plaisir, ni sans être goûtée par lui comme elle le goûtait elle-même. A défaut du témoignage de ses contemporains, ses livres seuls suffiraient à prouver ces

(1) le» Lyonnais dignes de mémoire, t. II, p. 359.

(î) Elle cite particulièrement Molière, La fontaine, Larochcfoucaud, Labruyère. la marquis de Lambert, Pope, le Mercure de France.

côtés aimables de son caractère par leur enjouement de bon aloi, par leur tour aisé et naturel, par l'absence de toute prétention comme de toute aigreur. Ce n'est pas à une Armande que nous avons à faire, mais à une Henriette instruite, qui n 'avai t pas rencontré ou pas accepté de Glitandre.

Piétiste encore, et souffrante aussi probablement, elle avait, à une date inconnue, condamné les amusements mondains dans un premier ouvrage, dont on ne possède aujourd'hui que la traduction allemande. Lorsque, douze ans après la lettre que nous connaissons, elle publia le premier livre écrit dans sa seconde manière, Le monde foupréféré au monde sage (1), toutes ses nouvelles idées étaient arrêtées déjà, car cet ouvrage mentionne comme existant, en manuscrit au moins, ses Lettres sur l'état des âmes après la morl (2), dont ses livres subséquents, Les lettres sur la religion essentielle (3) et Les secondes lettres sur l'état des âmes (4), ne sont que la défense et le développement. Mais d'un de ces livres à un autre il n'en existe pas moins une gradation réelle dans l'expression de ses idées, car des uns aux autres s'accuse de plus en plus nettement la faiblesse du lien qui la rattachait encore à la Bible, comme si le succès eût accru sa confiance en elle-même, ou lui eût du moins donné le courage de dire de plus en plus ouvertement sa pensée au public.

Pas un de ces ouvrages d'ailleurs ne parut sous le nom de l'auteur. En dehors de la Hollande, la liberté de conscience n'existait guère à cette époque, même dans les pays protestants; et M"" Huber, qui habitait les environs de Lyon, eût probablement payé cher l'audace de ses idées, si son incognito avait été trahi. Aussi fut-il soigneusement gardé, de son vivant au moins, quoique sa famille fût instruite de tout; et c'est une chose qui ne laisse pas que d'être amusante, que toutes les tentatives qu'on fait autour d'elle pour deviner sa personne sous le masque dont elle se couvre. Le plus grand nombre la prennent pour un homme, et de préférence pour un anglais ou un allemand, à certains germanismes de son style et à la parité de certaines de ses idées avec celles des déistes et des unitaires anglais. Quelques-uns soupçonnent sa personnalité réelle, en lni adjoignant même ses sœurs (5) ; mais le voile ne fut déchiré ou percé qu'après sa mort. Et ce qui n'est pas moins curieux, c'est que bon nombre des réfutations qui plurent sur elle, gardèrent de même l'anonyme, comme si sur un sujet aussi délicat il y eût eu péril alors à parler à visage découvert, même en défendant les opinions communes.

Les livres de M"* Huber sont d'ailleurs tout ce que l'on connaît d'elle, avec le peu que nous avons dit de son histoire. Elle mourut le 13 juin 1753, après une vie de bonnes œuvres, qui se prolongèrent jusqu'à ses

(1) Publié à Amsterdam au début de 1731.

(2) Publiées à Londres à la fin de 1731.

(3) Publiées à Amsterdam en 1738. (i) Publiées à Londres en 1739.

, >) Journal helvétique, janvier 1740.

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