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font le prix aux yeux de leurs possesseurs, et qui leur valent l'estime ou les affections de l'armée. Les temps de la chevalerie présentent le même caractère. Aussi Walter Scott ne néglige pas un trait si vrai et si favorable au pittoresque. Cooper luimême dans son roman de la Prairie, voulant peindre un homme des villes qui s'est volontairement reporté à la vie des bois, est fidèle à la vérité lorsqu'il unit d'amitié le trappeur à sa carabine. Cette arme vénérable prend une physionomie, un caractère; elle devient un personnage qui a sa bonne part dans l'intérêt que nous portons au vieux chasseur des prairies.

Mais dans les époques dont je parle, cette disposition, pour être plus générale n*est pas pour cela plus méritoire; car elle estalorsl'effet d'un état donné de la société, et beaucoup moins celui du perfectionnement individuel. La rareté des instruments, des outils, des meubles, les rend précieux; la difficulté de s'en procurer de nouveaux ou d'aussi excellents est cause qu'on les faits durables; en sorts que, transmis de père en fils, ils se lient aux souvenirs de la maison, et font partie de l'idée collective de famille. Les meubles séculaires, inconnus de nos jours, étaient communs alors; j'entends dans les châteaux du moyen âge, aussi bien que dans les palais d'Argos ou de Myoùnes.

Les progrès de l'industrie font disparaître ces traits; et c'est un des mille et un côtés par lesquels ils sapent le pittoresque et la poésie, nous donnant en revanche du commode et du confortable. Aussi, quand j'y songe, une lutte pénible s'établit entre ma raison et mon cœur. La première me fait comprendre la nécessité, la beauté du progrès en toutes choses, et que c'est là la destinée de l'homme; l'autre me fait regretter les vieux âges avec leur ignorance naïve, avec leurs poétiques croyances, avec leurs hommes rudes, mais fortement, diversement trempés. La première me parle d'aisance générale, de prospérité, de richesse, et je ne puisnier; l'autre me demandeles campagnes d'autrefois avec leurs lointaines bruyères, les châteaux avec leurs vieilles tentures, avec leurs gothiques meuhles, et je ne puis lui répondre Que faire, ainsi partagé? La

raison est mon régent, il dit vrai, je dois le croire; mais le cœur est mon camarade, et je fraye avec lui, avec lui je remonte le courant des âges, et, arrivés dans quelque antique asile, nous y posons notre tente au pied de ces beaux hêtres qui cachent l'ogive d'un vieux porlail; avec lui nous fuyons les villes, les fabriques, les mille clôtures de nos jardins; etquand le bruit des limes, des marteaux, des foulons, ne se fait plus entendre, nous abordons ce pâtre qui garde quelques chèvres autour du manoir d'Hermance. Avec lui encore l'oserai-je

dire? avec lui, nous nous moquons du régent, et nous gardons rancune à l'industrie. Ainsi les mauvaises compagnies corrompent les bonnes mœurs.

Toutefois ce n'est pas tant l'industrie qui a ruiné le pittoresque et la poésie, car elle existait autrefois, et à quelques égards elle était supérieure à la nôtre; c'est la fabrication. L'industrie crée les objets, l'art est son aide ; la fabrication multiplie les objets, le procédé est son essence. Autrefois on pouvait voir dix, vingt coupes ciselées à la main, et ayant chacune sa beauté,son style, son prix particulier; or, c'étaitune industrie que de faire des coupes. Aujourd'hui, ce qui était l'ouvrage intelligent de la main est devenu l'œuvre mécanique d'un creuset, d'un moule, qui vous donnera mille, vingt mille coupes, toutes semblables de forme, de style et de prix: or, ceci, c'est la fabrication qui l'opère. Le progrès n'est donc pas tant dans l'industrie créant de plus beaux objets; il est dans la fabrication multipliant à l'infini des objets moins beaux. Elle fait pour les choses ce que la civilisation fait pour les hommes, elle les jette tous au même moule. C'est donc à la fabrication que nous gardons rancune, lui et moi.

CHAPITRE VIII.
De mon bâton d'encre de Chine.

Après ce que j'ai dit plus haut pour expliquer comment les objets inanimés peuvent inspirer une espèce d'attachement, qu'il me soit permis de parler ici de mon bâton d'encre de Chine.

Ceci tient à notre vie privée; aussi éprouvé-je quelque répugnance à en entretenir le public. Mais je ne puis résister à l'envie de faire connaître les innocentes relations qui m'unissent à lui. D'ailleurs, je serai discret.

Ces relations sont anciennes, elles datent de vingt ans; elles me sont chères à plus d'un titre, car ce bâton je le tiens de mon père, y compris la manière de s'en servir et la manière d'en parler. Il est rond, doré, apostillé de chinois, et d'une perfection sans pareille, si pourtant l'amitié ne m'aveugle. Un beau matin, je le trouvai cassé en deux morceaux ; cela m'étonna, car il n'avait jamais fait de sottises qu'entre mes

mains Aussi n'était-ce pas une sottise; je venais de me marier.

Mais, outre ces circonstances qui me le rendent cher, que de moments délicieux nous avons coulés ensemble! que d'heures paisibles et doucement occupées! quelle somme de jours calmes et riants à retrancher du nombre des jours tristes, inquiets ou ingratement occupés! Si l'on aime les lieux où l'on a goûté le bonheur; si les arbres, les vergers, les bois, si les plus humbles objets qui furent témoins de nos heureuses années ne se revoient pas sans une tendre émotion, pourquoi refuserais-je ma reconnaissance à ce bâton, qui non-seulement fut le témoin, mais aussi l'instrument de mes plaisirs?

Et puis quels plaisirs! Aussi anciens que mes premiers, que mes plus informes essais : car ce qui les distingue de tous les autres, c'est d'être aussi vifs au premier jour qu'au dernier, de s'étendre peu, mais de ne pas décroître. Aujourd'hui encore, quand, m'apprêtant à les goûter, je prends mon bâton, et broie amoureusement mon encre, tout en rêvant quelque pittoresque pensée, ce ne sont pas de plus aimables illusions, de plus séduisantes images, de plus flatteuses pensées qui m'enivrent, mais du moins ce sont encore les mêmes; la fraîcheur, la vivacité, la plénitude s'y retrouvent, elles s'y retrouvent après vingt ans! Eh! combien est-il deplaisirs que vingt ans n'aient pas décolorés, détruits ? L'amitié seule, peut-être, quand elle est vraie, et que, semblable à un vin généreux, les années la mûrissent en l'épurant.

Durant ces vingt années d'usage régulier, ce bâton ne s'est pas raccourci de trois lignes : preuve de la finesse de sa substance, gage de la longue vie qui l'attend. Longtemps je l'ai regardé comme mon contemporain ;'mais, depuis quej'ai compris combien plus le cours des ans ôte à ma vie qu'à la sienne, je l'envisage à la fois comme m'ayant précédé dans ce monde et comme devant m'y survivre. De là une pensée un peu mélancolique; non que j'envie à mon pauvre bâton ce privilége de sa nature, mais parce qu'il n'est pas donné à l'homme de voir sans regret la jeunesse en arrière, et en avant le déclin.

Au fait, est-ce un mal? La tristesse peut être amère, la douleur cuisante, mais la mélancolie est toujours aimable, mêlée d'émotions compatissantes et de pensers consolants. Ses regrets sont tempérés; ses souvenirs mêlés d'espoir; ses larmes, un attendrissement qui n'est pas sans charme. En somme, qui voudrait ne la pas connaître?

La bonne encre de Chine exhale, lorsqu'on la broie, un léger parfum de musc; ainsi fait mon bâton. La fausse encre de Chine répand à poignées une grosse puanteur musquée. Mon bâton et moi nous avons pour cette gent vulgaire le plus profond dédain, les plus méprisantes pensées, l'abord le plus glacial : toute supériorité est aristocrate, et l'amitié aussi. Nous avons tort peut-être, mais ensemble : et qu'est-ce qui resserre plus l'amitié que des préjugés communs?

C'est donc une amitié durable que la nôtre, et je n'ajouterai plu* qu'un trait au tableau que je viens d'en faire.

Sans être vieux, ce bâton a pourtant cessé d'être jeune; sa dorure, autrefois brillante, a perdu son éclat, et quelques fissures survenues dans sa surface sont, je pense, les rides de l'âge. Ceci me touche, quand je considère que, ayant perdu à mon service ces avantages extérieurs qui lui attiraient les regards et les hommages des autres, il m'a conservé intactes les qualités solides que je prisais en lui, quelque abus que j'en aie pu faire. Car ce que plus haut j'appelle poétiquement d'informes essais, ce sont (entre nous) d'abominables barbouillages. Mais je jette un voile sur ces sottises dont il fut toujours la victime et moi l'auteur.

CHAPITRE IX.
Du pinceau.

Je vis bien avec mon pinceau, mais il ne m'inspire rien de semblable. Le caractère du pinceau, c'est d'être capricieux, bon un jour, mauvais l'autre, ce qui impatiente et empêche l'amitié de s'établir. Quoiqu'il exige beaucoup plus de soins que le bâton, il a une vie beaucoup plus courte, et l'idée qu'il en faudra bientôt changer est cause qu'on s'y attache peu. Avec ça, les pinceaux ont des moments.... des moments sublimes. Il semble que le goût, la gentillesse, la grâce en personne, se soient venus nicher à leur pointe; en telle sorte que la main n'ait qu'à bouger, et le pinceau fait le reste. C'est ce qui explique comment on aime son bâton d'encre de Chine, tandis que l'on peut s'amouracher de son pinceau. Or, qui dit l'amour dit en même temps bouderies, scènes violentes, raccommodements, infidélités, et finalement froideur, séparation, oubli.

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