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Les gondoliers qui nous ont amenés de Mestre viennent nous prendre de bon matin pour nous conduire à Fucine. Pendant que ces hommes jasent et rient sur le perron de l'hôtel, nous faisons nos derniers apprêts. M. Tôpffer livre lamentablement des piles d'écus en songeant que toute fête devrait se payer d'avance, au moment où elle va s'ouvrir, et non pas lorsque, tout étant consommé, il semble qu'on ne doive plus rien à personne. Du reste, nous ne déjeunons pas à Venise, parce que M. André se souvient que l'on rencontre d'excellents cafés tout le long de la route que nous allons parcourir. La navigation est fort triste. Au bout d'une demi-heure, dômes et minarets se sont évanouis derrière la brume matinale, et devant nous se montre une côte basse, submergée, qui n'a rien de bien attrayant. Nous y débarquons silencieusement. Bientôt (c'est le prompt et sûr effet de la marche) l'entrain revient, la gaieté reprend le dessus, et les regrets se noient sous le flot charmant des souvenirs. Mais, de cafés, pas trace : noyés aussi, excepté dans le souvenir de M. André. Le pays est presque désert. Ce sont des prairies sauvages, où croissent des arbres d'une sombre verdure et d'un port nonchalamment sévère; les eaux croupissantes d'un canal sinueux ajoutent au caractère mélancolique de ce paysage. A mesure pourtant que l'on s'éloigne de la mer, des fermes,de belles églises,

des villes enfin apparaissent; mais des cafés, toujours pas trace, et M. André est bien coupable.

Pour la première fois aussi nous éprouvons des cbaleurs torrides qu'aucune brise, qu'aucun ombrage ne tempère, en sorte qu'aux rongemenls de la faim vient se joindre l'évaporation des forces. Quelques-uns, comme ceux qui dans les naufrages se sont jetés dans le canot sauveur, rament de toutes leurs jambes vers Padoue, tandis que les autres nagent çà et là, éperdus et grillés. Parmi ces derniers, on en remarque un qui nage en grand deuil à tâtons; c'est M. Tôpffer, qu'une violente inflammation des yeux a forcé de s'éclipser derrière deux besicles noires et quatre doubles crêpes.

Cependant voici sur le bord du chemin une cabane ouverte, nous y entrons. Deux jeunes filles y sont assises auprès de la croisée qui, à l'opposite, s'ouvre sur la prairie. L'une d'elles, sans presque remarquer notre arrivée, continue de coudre, tandis que l'autre se lève et attend nos paroles. Nous lui demandons du café. Pendantqu'elle va le préparer, nous contemplons l'agreste propreté de cette fraîche demeure où ces deux sœurs vivent seules, et piqués à la Bn de l'indifférence de la couseuse, nous voulons savoir d'elle-même qui donc elle se figure que nous soyons. —Mi fa niente, répond-elle avec une insouciance qui ne provient ni de déplaisante fierté ni de timide réserve. Bien que ces deux sœurs n'aient de judaïque que la beauté régulière de leurs traits, il nous arrive de trouver que le nom d'Agar leur sied, et nous adoptons ce nom pour les désigner entre nous. Vers une heure nous arrivons à Padoue. C'est une belle ville au dire des itinéraires; mais toutes les villes sont belles dans les itinéraires, pour peu qu'il s'y trouve une cathédrale construite par un architecte quelconque, ou un hôtel de ville orné d'un portail ou d'un fronton, comme tous les hôtels de ville. Du reste, nous n'avons nulle envie de constater; et ainsi Padoue n'est pour nous qu'un endroit où l'on déjeune dans une salle fraîche, garnie de divans moelleux, en compagnie d'un abbé, et dans la patrie de Tite-Live. Cet abbé mange à sa table, lentement, sobrement, avec une méthodique quiétude, et de façon à vivre deux cents ans, si réellement les maladies et la mort proviennent de l'oubli de quelque principe d'hygiène, ou de quelque inobservance de régime. Sans ménage, sans soucis, sans patrie que l'Église, et uniquement occupé d'entretenir sur son visage les fleurs toujours écloses d'une santé vermeille, ce bon abbé dirige sa bonne petite carriole tantôt ici, tantôt là, selon qu'il redoute Varia cattiva, ou qu'il aspire à des brises plus salubres; et c'est ainsi qu'à cette heure il fuit Mantoue sans vouloir encore de Venise. Comme ceux qui, au fond, n'aiment qu'eux-mêmes, il est tout à tous, il trouve tout bien, il conçoit toutes les opinions; seulement il blâme le canton d'Argovie de n'aimer pas les moines. Les cafés sont la gloire actuelle de l'Italie. Brescia lutte avecPadoue, Padoue rivalise avec Venise, et de toutes les sortes d'architecture jadis florissantes dans

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cette belle contrée, l'architecture de café est la seule qui, au lieu de dépérir, va se perfectionnant, s'enrichissant de plus en plus. Le grand café de Padoue est gigantesque; l'on dirait un édifice public. Hélas! il est donc bien vrai qu'aux arts d'un peuple on connaît quelles sont ses mœurs, quelle sa destinée! L'indolence, le farniente, les frivoles causeries, remplissent pour l'Italien les heures oisives, les loisirs forcés de son existence toute privée; et pendant que ses maîtres lui font ses affaires, il tue le temps sous les riches lambris de ses cafés. Là, du moins, il est avec les siens; rien ne l'y offense, rien ne l'y attriste : c'est son forum, c'est le dernier vestige de sa vie publique et nationale. Les cafés italiens sont, en général, non-seulement plus élégants, mais de bien meilleur air que les nôtres. Jamais on n'y fume. La société y est à la fois mélangée et comme il faut; et l'élégance, le bon goût des manières y sont en accord, bien mieux qu'ailleurs, avec la fraîche propreté des rafraîchissements et la somptueuse simplicité des salles. Une chose encore nous a agréablement frappés dans les cafés d'Italie: c'est l'ampleur des choses servies, la confiante bonhomie avec laquelle se règlent les comptes, l'absence de toute parcimonie, de toute cupidité apparente. Il semble que l'on soit chez de généreux amis dont les serviteurs respectueux ont reçu l'ordre secret de vous traiter avec tous les égards et toutes les attentions possibles. Les garçons sont peu nombreux, mais admirablement intelligents et d'une activité incomparable. Il faut aussi que le peuple n'y soit pas voleur d'argenterie, car, vers le soir, alors que tous les abords du café se remplissent de monde, alors que, comme à Venise, les tables, les chaises vont s'avançant dans toutes les directions, jusqu'à remplir aux trois quarts la place Saint-Marc, les plateaux circulent, voyagent, vont se poser à cent pas du seuil devant des centaines d'inconnus, sans que rien soit soustrait, sans que personne du moins paraisse épier les fripons ni toiser les honnêtes gens. L'omnibus de Bolzen est toujours avec nous. Dès ici M. Tôpffer y adjoint une sorte d'attelage pittoresque, et nous partons tous en voiture. Après nos fatigues passées, et sur cette route grillée au cordeau, c'est certes légitime. Mais quel sommeil! partis à trois heures de Padoue, il est nuit close quand, les voitures venant à s'arrêter, nous nous réveillons en sursaut. Chacun de se frotter les yeux sans y voir plus clair. C'est notre cocher tyrolien qui prend ici deux chevaux de renfort. Les siens, accoutumés à l'air des montagnes et aux routes moins poudreuses du Tyrol, dépérissent à ce genre de besogne, et le brave homme en est tout attendri. Nous lui faisons comprendre alors que, dès ce soir, nous le laisserons libre de rompre le pacte qu'il a fait avec nous; mais cela ne le console pas du tout, ni nous non plus. L'on repart. La nuit est certainement plus belle dans ces vastes plaines que dans nos vallées, où, de tous côtés, d'obscures hauteurs cachent comme derrière un écran le majestueux pourtour du daisétoilé des cieux. Ici, moins de mystère, mais plus de magnificence; sans compter un calme aimable que ne troublent ni

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