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vous guérissez les blessures que vous nous faites avec les flèches de votre amour! Mais, 6 mon Dieu, ô charme de toutes mes peines! ai-je besoin de dire que vous seul guérissez ces blessures? Que je suis insensée! quel délire ne seroit-ce pas de penser qu'il pût y avoir des remèdes humains capables de guérir ceux que le feu divin a rendus malades! Et qui donc peut savoir ici-bas jusqu'où va cette blessure, d'où elle vient, et comment on peut soulager un tourment à la fois si cruel et si délicieux? Ce mal est trop précieux pour que les vils moyens inventés par les mortels puissent l'adoucir!

Certes, ce n'est pas sans grande raison que l'Épouse dit dans les Cantiques: « Mon Bien-Aimé est à moi, et moi à lui. » Mon Bien-Aimé est à moi, dit-elle, car il n'est pas possible, ô mon adorable Maître, qu'un semblable amour commence par quelque chose d'aussi bas que mon amour. Mais si mon amour est si bas, d'où vient, ô mon Époux, qu'il ne s'arrête à rien de créé? et comment peut-il s'élever jusqu'à son Créateur? Enfin, mon Dieu, pourquoi suis-je à mon Bien-Aimé? O mon véritable Amant, c'est là votre ouvrage! C'est vous qui commencez cette guerre toute d'amour. Vous vous cachez, et voilà que toutes les puissances de l'âme avec les sens eux-mêmes sont dans l'inquiétude, et sentent les rigueurs de l'abandon ; blessées par vous, 6 Beauté suprême, et loin de vous, elles vous cherchent; elles vont comme l'Épouse des Cantiques par les rues et les places publiques, et conjurent les filles de Jérusalem de leur apprendre des nouvelles de leur Dieu. Ce combat commencé, que feront-elles? Contre qui irontelles combattre, si ce n'est contre Celui qui s'est rendu maître de la forteresse où elles demeuraient, c'est-à-dire de la partie la plus élevée de l'âme? O mon Bien-Aimé, si vous les en avez bannies, c'est afin de leur donner le mérite de reconquérir leur Conquérant. Vous voulez que, fatiguées de se voir sans vous, elles se hâtent de rendre les armes; que, par la perte de leurs forces, elles deviennent plus fortes, et combattent avec plus de succès; enfin, qu'en s'avouant vaincues, elles triomphent de leur Vainqueur.

0 mon âme, quel admirable combat tu as soutenu, quand tu étois dans cette peine! et que la peinture que j'en ai faite est fidèle ! Mon Bien-Aimé est donc à moi, et moi je suis à mon Bien-Aimé! Qui sera celui qui entreprendra de séparer ou d'éteindre deux feux qui jettent de si grandes flammes? Certes, il travaillerait en vain, puisque les deux cœurs qui brûlent n'en font plus qu'un!

XVII

O Dieu de mon cœur! Sagesse infinie, sans mesure, sans bornes, au-dessus de tous les entendements angéliques et humains, ô Amour ! qui m'aimes infiniment plus que je ne puis m'aimer, et que je ne puis comprendre, c'est à toi que je m'abandonne ! Et pourquoi, mon tendre Maître, désirerois-je plus que vous ne voulez me donner? pourquoi me fatiguerois-je à vous demander ce qui est selon mon attrait? Vous voyez clairement le terme où aboutiroient toutes les pensées de mon esprit et tous les désirs de mon cœur, et ce terme m'est inconnu. J'ignore ce qui doit m'être utile, en sorte que mon âme peut trouver une perte là où elle croyoit rencontrer un gain. Si je vous demandois, par exemple, de me délivrer d'une peine dont la fin, selon vous, seroit de me mortifier, que vous demanderois-je, mon Dieu? Si je vous suppliois de m'envoyer cette peine, peut-être surpasseroit-elle ma patience qui, étant encore foible, ne pourroit soutenir une pareille épreuve; et si j'en sortois victorieuse, n'étant pas encore bien affermie dans l'humilité, peut-être m'imaginerois-je avoir fait quelque chose, au lieu que c'est vous qui faites tout, ô mon Dieu. Si je vous demandois de souffrir, je ne voudrois peut-être pas que ce fût en ma réputation, quand je la juge nécessaire pour votre service; et en cela je ne serois guidée, ce me semble, par aucune vue d'honneur personnel. Et cependant, ce qui, selon moi, seroit une diminution d'estime, ne seroit-ce pas précisément ce qui dans vos desseins, ô mon Dieu, devoit l'augmenter, et me donner plus de moyen de vous servir, unique but que j'ai en vue?

Je pourrois, Seigneur, ajouter plusieurs autres choses pour me prouver à moi-même que je ne me comprends pas. Mais comme je sais qu'elles sont connues de vous, pourquoi parlerois-je davantage? et pourquoi même aije dit ce que j'ai dit? O mon Dieu, c'est afin que, dans ces jours où je sens plus profondément ma misère, et où ma raison est comme couverte d'un épais nuage, je me cherche et m'efforce de me retrouver moi-même dans cet écrit de ma main. Car souvent, ô mon Dieu, je me vois si misérable, si foible, si pusillanime, que je cherche ce qu'est devenue votre servante, elle qui croyoit avoir déjà reçu de vous assez de grâces pour affronter toutes les tempêtes de ce monde. Non, mon Dieu, non, je ne veux plus désormais mettre ma confiance en rien de ce que je pourrois désirer pour moi-même. Que votre volonté ordonne de moi tout ce qui lui plaît ; c'est ce que je veux, parce que tout mon bien consiste à vous contenter; et si vous vouliez, mon Dieu, m'accorder tout ce que je désire, je vois clairement que je me perdrois.

Que misérable est la sagesse des mortels, et incertaine leur prévoyance! O vous, mon Dieu, dont le- regard est infaillible, daignez disposer pour mon âme les moyens les plus propres, afin qu'elle vous serve à votre gré, et non pas au sien. Ne me châtiez pas, Seigneur, en m'accordant ce que je demande ou ce que je désire, lorsque vous ne le trouverez point conforme au dessein de votre amour. Que ce divin amour brûle éternellement dans mon cœur! c'est là mon vœu unique. Qu'il meure donc, dès ce moment, ce moi; et qu'un autre, plus grand que moi, et meilleur pour moi que moi-même, vive en mon âme, afin que je puisse le servir I Qu'il vive, et me donne la vie! qu'il règne, et que je sois sa captive! mon âme ne veut point d'autre liberté. Comment seroit libre celui qui n'est pas dans la dépendance du Tout-Puissant? Existe-t-il une captivité plus grande et plus misérable que celle d'une âme qui a échappé aux mains de son Créateur? Heureux ceux pour qui les bienfaits de votre miséricorde, ô mon Dieu, sont des chaînes si fortes et des liens si indissolubles, qu'ils se trouvent dans l'impuissance de les rompre! « L'amour est fort comme la mort, et dur comme l'enfer. » Oh! mule fois heureux celui qui recevroit de sa main le coup mortel, et se verroit précipité par lui dans ce divin enfer d'où il n'espéreroit plus, et, pour mieux dire, d'où il ne craindroit plus de pouvoir jamais sortir! Mais, hélas! Seigneur, tant que dure cette vie passagère, celle de l'éternité est toujours en péril. O vie ennemie de mon bonheur, que n'est-il permis de te donner un terme! Je te souffre, parce que mon Dieu te souffre; j'ai soin de toi, parce que tu es à lui; du moins, garde-toi de me trahir, et ne me sois pas ingrate. O Seigneur, que je suis longtemps retenue dans cet exil! Sans doute le plus

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